Qui ne risque rien n'est rien… sur le chemin de Damas, alors que les opinions ont cédé face aux certitudes…
on ne le dit assez : un âge n'en chasse pas un autre, tous les âges qu'on a vécu coexistent à l’intérieur de soi, ils s'empilent, et l'un prend le dessus au hasard des circonstances.

vendredi 22 avril 2016

Un prêtre breton en Syrie, avec la Communauté syrienne de France… Témoignage…



Maaloula… la Vierge Marie veille à nouveau sur le village…


Abouna Roger a participé en mars 2016 au voyage de solidarité en Syrie organisé par la Communauté syrienne de France… De retour à Nantes le père Roger témoigne pour Breizh-info… Un témoignage d'autant plus fort que les paroles de ce prêtre gardent toujours une grande modération… sans rien éluder…
… Merci Abouna pour cette prière si émouvante dite pour la Syrie en la chapelle du monastère de Saint Jacques le Mutilé à Qara…


Saidnaya… Notre-Dame
La tradition veut que la Vierge soit apparue à l’empereur byzantin Justinien alors qu’il chassait une biche.
Celle-ci se transforma miraculeusement en Vierge Marie lui demandant d’élever un monastère sur le site.


*   *   *
Après 41 ans passés au Congo, le père Roger Nicol a rejoint le diocèse de Nantes. Ce prêtre breton – il parle couramment la langue de ses pères – était du voyage que les collaborateurs de Breizh-info ont effectué récemment en Syrie avec l’association "La Communauté syrienne de France" (contact : syrianafrance@gmail.com). Il nous livre ici son témoignage.

Rencontre inopinée à Damas, vers Bab Touma

Prêtre de la Société des missions africaines, ayant travaillé en République démocratique du Congo pendant une bonne quarantaine d’années, je me trouve aujourd’hui à Nantes dans le Service Diocésain de la Coopération Missionnaire, accompagnant une Communauté Chrétienne Africaine et assure aussi un service dans une paroisse au nord du diocèse. Je continue ainsi une longue tradition Missions Africaine d’une présence missionnaire dans le diocèse de Nantes et d’ouverture vers l’ailleurs. Spontanément nous avons une attention particulière pour les pays d’Afrique en tant que Missions Africaines. Entre autre, nous organisons des voyages en Afrique pour ceux qui souhaitent approcher ce continent. Cette année nous organisons un voyage au Togo du 24 juillet au 8 août 2016 .

Mais notre sensibilité nous conduit aussi à nous rendre présents également ailleurs dans le monde. Cette année j’ai accompagné un groupe de 17 personnes [Syriens, Algériens, Néerlandais, Belges, Français]  en Syrie, dans ce Proche Orient si agité par tant de forces venant de partout.

Une volonté commune à tous : vérifier au contact des populations syriennes, dans leur quotidien, la réalité de leur vécu par rapport à leur situation dans la guerre et la paix, les attentats, les éventuels clivages dans les populations, leur ressenti, leurs espoirs pour le futur… Autant de questions auxquelles chacun souhaitait une réponse.

Et en plus, une volonté de témoigner à cette population une amitié pour lui dire qu’elle n’est pas oubliée et qu’elle ne doit pas tomber dans le jeu des politiques d’intérêts hasardeuses des pays du Golfe, des Israéliens, des Américains et des Occidentaux.

Il s’agit ici de dire ce que nous avons vu, ce que nous avons entendu, ce que nous avons vécu au contact d’une population si diverse religieusement ou ethniquement… « tous Syriens » comme ils le disent.

En Syrie, au cœur de la résistance aux Forces internationales

Un voyage en Syrie ce n’est pas une folie, c’est possible et l’on peut même le souhaiter, cependant avec certaines conditions. La situation n’est pas celle qui nous est présentée généralement ici. Nous étions 17 à prendre l’avion « Air Serbia » pour Belgrade puis Beyrouth. La suite du voyage s’est faite par car jusqu’à Damas. Dans nos bagages : médicaments, fauteuils roulants, béquilles… transportés à titre gracieux par la compagnie.

Quelques constats :

Le mouvement des printemps arabes n’a guère été accueilli par les Syriens, mise à part quelques poches d’opposition des petits villages de campagne qui ont vainement tenté d’entrainer les villes dans la rébellion : « si vous voulez manifester, allez manifester chez vous dans vos villages… », leur a-t-on répondu. C’est bien le cas de Hama, une ville de 500 000 habitants : une ville considérée comme ville test pour tout mouvement d’opinion. Les villages qui ont refusé de suivre dans la rébellion ont payé le prix fort de leur refus : pillage, destructions, assassinats de masse avec des méthodes d’horreur.

L’ASL, (Armée Syrienne Libre) née de la défection de quelques officiers de l’armée régulière et suscitée par eux n’avait pas de grandes ambitions belliqueuses au départ, mais plutôt celle de protéger les manifestants dans leurs revendications. Très vite, comme beaucoup d’autres groupes, après quelques mois, l’ASL s’est militarisée en acceptant avec des armes venant surtout de l’Occident en versant dans la violence et l’horreur. Et, malheureusement ces mouvements ont ouvert des brèches pour l’entrée en Syrie des combattants étrangers qui, eux aussi, très vite, ont versé dans l’horreur. Aujourd’hui, la guerre en Syrie est la guerre des étrangers (islamistes venant d’Asie, de l’Europe Centrale, de l’Europe, du Maghreb, du Soudan…) avec l’association de quelques villages mécontents.

Nous avons circulé dans la zone contrôlée par l’État (40% du territoire avec ses 60% de la population totale) tout en approchant d’assez près (3 km) des lignes de front : Damas, Sednaya, Maaloula, Homs, Hama, les villages dans les montagnes au nord en direction d’Alep, Lataquié, Tartous, Damas.

Durant tout notre voyage nous avons été en contact avec l’armée présente partout, avec des points de contrôle à tous les carrefours, et très fréquents dans les villes. Elle a le soutien de la population qui lui voue une totale confiance. Partout des civils prêtent main forte aux soldats dans les points de contrôle pour empêcher ou du moins limiter au maximum les infiltrations de djihadistes. Tel ce coiffeur qui entre dans son salon de coiffure avec le treillis militaire, et devient coiffeur pendant la journée et qui consacrera une partie de l’après-midi ou de la nuit à seconder les soldats. « Nous sommes avec notre armée et le pouvoir, Bachar est notre représentant », entendons-nous régulièrement. « Nous aimons notre armée, sans elle que serions nous… ? ».

Nous avons vu les soldats vivre en harmonie avec la population, toujours corrects et rigoureux dans leur service avec une pointe de dignité. L’armée a toujours manifesté son attachement au pouvoir. Les quelques défections dans ses rangs ne semblent pas avoir beaucoup pesé dans l’enchaînement des événements.

Il était donc prévisible dès le départ que le régime ne tomberait pas facilement comme l’avait déjà dit, dès le début, l’ambassadeur de France à Damas. Il est en fait assez solide. Les problèmes de la Syrie auraient pu être réglés par les Syriens eux-mêmes s’il n’y avait pas eu cette nombreuse intrusion étrangère. On se prend à penser que ferions-nous, ici, dans notre propre pays si nous avions une vingtaine de milliers de djihadistes armés et financés de l’extérieur ?

« Notre problème ici, ce sont les pays du Golfe qui financent la rébellion et les djihadistes… (y compris toutes ces agences souterraines de recrutement de nouveaux djihadistes partout) avec leurs alliances avec les pays européens qui arment les rebelles… », nous disait le curé de la cathédrale de Homs qui a joué un rôle important d’intermédiaire entre les rebelles et l’armée dans sa ville de Homs et qui a permis d’éviter des tueries supplémentaires.

Quant à « l’opposition que vous appelez modérée, une opposition faite d’hommes qui ont commencé dans la contrebande, qui par la suite sont devenus des chefs rebelles et qui ont semé chez nous la terreur, qui ont égorgé, volé, violé, pillé… Ils sont aujourd’hui les interlocuteurs de la Syrie à Genève ! !… nous les connaissons, nous avons leur nom, nous savons où ils habitent… », nous dira un guide doublement déçu et blessé dans la ville martyre de Maaloula, « nous sommes amis du peuple français, mais nous ne comprenons pas ses dirigeants… ».

L’Église en Syrie est une Église reconnue, respectée. Les chrétiens vivent en harmonie avec la population : le père de la famille musulmane, chez qui nous avons été hébergés, quand il a appris que j’étais prêtre, m’a dit : « laisse ton groupe avec son programme, demain tu viens avec moi nous allons voir les chrétiens… ». En cas de danger pour les chrétiens, ils ont leurs moyens de les avertir. En cas de situation difficile, on se tourne facilement vers les chrétiens pour trouver des solutions, y compris les rebelles eux- mêmes.

À la tombée de la nuit, nous nous trouvons sur une colline qui surplombe l’immense plaine agricole de Hama. À l’horizon trois villages, un alaouite, l’autre sunnite, le troisième chrétien. Un peu plus loin un village rebelle tenu par les hommes d’al-Nostra : les hommes sont restés seuls, ils ont envoyé leurs femmes et leurs enfants plus loin, dans un village de chrétiens pour les mettre en sécurité. Là elles reçoivent l’aide de l’État pour elles et pour leurs enfants : ils sont Syriens. « Partout on a besoin de nous mais partout on nous chasse » nous disait le curé de la cathédrale de Homs. Une Église discrète mais efficace, une Église d’une foi paisible et de la confiance, une Église de la prière et du courage. Plusieurs églises et des monastères ont été détruits ou abimés, mais partout on se remet à réparer ou à reconstruire.

La vie sociale

Dans la partie ouest du pays, contrôlée par le pouvoir et que nous avons visitée, la vie sociale, se déroule normalement : écoles, hôpitaux, Croissant rouge… dans un esprit de grande solidarité : les déplacés de guerre ne sont nulle part relégués dans des camps de réfugiés isolés. Ils sont tous pris en charge par les habitants qui leur offrent un coin de leur maison, ou bien on cherche des maisons à louer s’il le faut pour les loger, de façon à ce qu’ils soient chez eux. Nous avons pu visiter l’une de ces maisons qui abrite une trentaine de personnes avec qui nous avons échangé un bon moment assis ensemble dans une grande pièce : chacun racontant comment il avait fui de nuit leur village envahi par les éléments rebelles al-Nosra ou ASL. Ils en étaient encore horrifiés.


Enfants d'une école en bordure de la plaine du Gharb, parmi eux de nombreux enfants de martyrs

Des associations de femmes (nous avons rencontré une) se sont formées pour apporter aux soldats l’aide dont ils ont besoin, nourriture, vêtements, soins. D’autres, prennent en charge les orphelins issus de la guerre - nous avons ainsi visité un orphelinat d’enfants âgés de sept à huit ans avec aussi, à côté, des enfants en âge de maternelle.

Nous avons de même rencontré une association « Résister malgré nos blessures » créée par un officier amputé d’une jambe à la guerre et qui a comme but de venir en aide à tous les militaires blessés à la guerre ou victimes des attentats. Au moment où nous sommes passés, on comptait 300 blessés pris en charge. Les blessés de guerre et des attentats sont soignés chez eux à domicile : infirmiers et médecins militaires passent de maison en maison pour les soigner…



Sur un chantier de reconstruction, un ouvrier a aperçu un groupe d'étrangers : il brandit un portrait du président Bachar el-Assad
(Photo © Édi M'Boule)


Accompagnés par des membres et le président de l'association "Résister malgré nos blessures",
à Homs, quartier Zahra, sur les lieux de l'attentat du 21 mars 2016


Le responsable de cette association nous a conduit dans plusieurs maisons où l’on soignait les victimes du dernier attentat survenu à Homs huit jours avant notre passage où 145 personnes ont trouvé la mort et de très nombreux blessés. Nous avons visité le site : trois explosions successives, faites vraiment pour tuer : un camion, une voiture, un kamikaze… maisons éventrées…

Dans une maison, nous avons trouvé des infirmiers à l’œuvre : un père blessé sur un lit, de l’autre côté sa femme également sur un lit, en face sa fille sur un autre lit, les jambes brisées, sur un matelas par terre deux enfants, (sept ans, neuf ans) blessés eux aussi. Sur le mur de la chambre les photos de trois de ses enfants militaires tués par les rebelles. De son lit il nous dira : « j’avais quatre fils, trois sont déjà morts, maintenant je suis prêt à offrir le quatrième pour défendre mon pays ».

Dans les villages traversés, nous trouvons accrochés aux poteaux ou contre les murs ces grandes photos de militaires, dans un village d’environ 3000 habitants j’en ai compté une trentaine… Ils sont partis, mais ils demeurent toujours présents dans les mémoires.

En conclusion

Nous avons rencontré une armée qui nous a donné les signes d’être au service et à la protection de la population et non une armée qui prendrait plaisir à la bombarder. Il est cependant possible et même certain qu’à certains moments elle ait dû déloger les rebelles avec des effets collatéraux. Cela est malheureusement inévitable.

En ce qui concerne l’utilisation des armes chimiques sur les environs de Damas, les rapports de laboratoires ont démontré que leur nature était autre que celle des stocks de l’État syrien, mais correspondaient plus à celle des stocks de la Libye. Les analyses balistiques démontrent aussi qu’ils venaient du côté rebelle. Ces produits auraient transité par la Turquie et livrés aux rebelles : une version, je crois, communément admise aujourd’hui.

Indéniablement, le régime a une assise et une légitimité populaire. Nous sommes avec une guide sunnite, elle affirme, comme de très nombreux autres sunnites, et donc combien plus, les autres minorités : « Bachar n’est pas celui qui massacre son peuple comme on le dit dans les capitales occidentales… ».

L’intervention de la Russie en Syrie rassure. Son intervention est saluée par tous ceux que nous avons rencontrés. Le maître du terrain aujourd’hui, c’est bien la Russie. Quand elle aura réduit les poches de résistance autour d’Alep il lui restera de se consacrer à Daech avec l’armée syrienne et ceux que nous avons rencontrés le souhaitent fortement.

Les groupes entrés dans l’opposition et dont le nombre est difficile à évaluer, semblent à bout de souffle et se rendent compte, aujourd’hui, qu’ils ne peuvent pas gagner. Ils ont opté pour la trêve pour après s’acheminer vers la paix.

L’objectif clairement identifié de l’État islamique est de reconstituer le grand Califat tout autour de la Méditerranée avec comme capitale : Raqqa [الرقة] en Syrie et par la suite poursuivre plus loin.

En Syrie nous avons rencontré une population cultivée, digne, accueillante, ayant le sens de l’autre, le sens de la Nation, attachée à son État.

L’économie du pays a subi le contrecoup de cette situation de guerre, les usines textiles, par exemple, de Alep et qui étaient florissantes ont été détruites et les machines acheminées et vendues en Turquie. Elles fonctionnent cependant de nouveau avec le dixième de leur personnel d’avant.

Les plaines du nord immenses produisent blé, légumes, fruits, les olives, viande, produits d’élevage… permettent de contourner, au moins en partie importante l’embargo occidental. Le sud est beaucoup plus pauvre.

Sur la route, en quittant Aïn el-Kroum en direction de Lattaquié… une vue sur la riche plaine agricole du Gharb…
tout au fond le site d'Apamée encore occupé par les terroristes

Le peuple syrien demeure avec une conscience vive d’être victime d’une injustice internationale. Si elle n’avait ni gaz… elle serait probablement en paix.

La communauté monastique de Saint Jacques le Mutilé à Qara, au sud de Homs, que j’avais demandé à inscrire dans le programme de nos visites, où nous avons rencontré la sœur Claire Marie originaire de Nort sur Erdre (30 km au nord de Nantes) nous a tous fortement impressionnés…


Au monastère Saint Jacques le Mutilé en compagnie de sœur Claire Marie


Avant la guerre elle connaissait un grand rayonnement, surtout auprès des jeunes. Mère Agnès Maryam, la supérieure du monastère, est une personnalité. Elle joue un rôle important dans la défense des droits et de la justice. Elle a reçu, de façon exceptionnelle, un prix décerné par une organisation russe et réservé aux Russes.

Ce monastère a connu pendant deux ans une situation difficile avec la présence tout autour d’une foule de rebelles. Un lieu de retrouvaille des rebelles venant de tous les côtés et tournant autour du monastère avec leurs véhicules et leurs drapeaux noirs… Un beau jour ils ont disparu… sans avoir franchi la porte du monastère !

Roger Nicol

Source : Breizh-info.com - Syrie. Le témoignage d’un prêtre breton

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