Qui ne risque rien n'est rien… sur le chemin de Damas, alors que les opinions ont cédé face aux faits…
on ne le dit assez : un âge n'en chasse pas un autre, tous les âges qu'on a vécu coexistent à l’intérieur de soi, ils s'empilent, et l'un prend le dessus au hasard des circonstances.

mercredi 13 juillet 2022

Jean Boisard, cœur de Harki, chronique de notre agonie…


C'est avec une intense émotion que je découvrais il y a quelques années sur le site Alger-Roi cette confession de Jean-Marie Boisard… J'ai eu le bonheur de connaître Jean-Marie Boisard alors en Math-Élem' au lycée Bugeaud, début octobre 1960… J'arrivais à Alger, immigré d'Oran… Pour moi un monde nouveau… Des rencontres et des amitiés qui seront décisives pour le restant de ma vie… Parmi celles-là, Jean-Marie Boisard… inoubliables souvenirs, riches heures vécues ensemble… Disparitions, réapparitions… nous nous sommes souvent croisés… Puis tu disparus plus longtemps… Et l'on en vient là… au cœur de ton présent récit. Tu étais engagé dans les GMS, à Vialar au groupe 87… Moi-même, bien plus tard je m'éclipsais près de Tiaret, à Trumelet au GMS 30… Nous ne devions nous croiser et nous rencontrer brièvement à nouveau que lors de la débâcle, quand tout était foutu, quand les GMS s'étaient repliés sur la côte oranaise et leur direction régionale de Bou-Sfer… avec désormais pour seul objectif évacuer autant que possible nos compagnons d'armes musulmans et leurs familles, de Mers-el-Kébir vers Toulon… Tu venais de découvrir, au paroxysme de sa tragédie, Oran !… Tu embarquas avec ton groupe le lundi 9 juillet ; je devais suivre l'autre semaine, le mardi 17 juillet… C'était - mais je ne le savais pas - ton 20ème anniversaire, jeune-homme de valeur et d'honneur !  

Le récit qui suit date de la fin 2002… Jean Boisard l'a confié à Bernard Venis, son ami d'enfance depuis les bancs de l'école primaire Dordor, du CP au CM2… Un récit intime, remis à un ami, où transparaissent souvent des accents de franche déconnade… mais aussi un récit douloureux quoique empreint d'une grande pudeur, profondément marqué par l'horreur d'évènements vécus alors qu'il n'avait pas encore 20 ans :
"Je n'appartiens pas à ceux qui croient en la vertu endurcissante des épreuves.
Leurs marques restent indélébiles. On ne peut que simuler leur oubli."


Jean, voilà déjà sept ans que tu nous a quittés, le 13 juillet 2015, à la veille de ton 73ème anniversaire ; tu étais né le 17 juillet 1942… Que Dieu te garde en Sa Sainte Grâce… tandis que cette bouleversante chronique de "ton" agonie - qui pourrait aussi être la nôtre, et celle de notre Patrie - te donne à jamais vie en notre cœur et celui de nos enfants…
 

"Ce récit d'un breton-sicilien pied-noir (ouf !) chez les Harkis (et qu'il me reste à composer) concernera, tout particulièrement, l'agonie oranaise des 5 et 6 juillet 1962. II pourra être contesté par certains : je ne suis pas infaillible. Mais, le plus honnêtement possible, je l'écrirai grâce aux bribes qui hantent encore mes souvenirs, quarante ans après."




AVERTISSEMENT AUX FUTURS LECTEURS

"À cet instant subtil où l'homme se retourne sur sa vie, Sisyphe, revenant vers son rocher, contemple cette suite d'actions sans lien qui devient son destin, créé par lui, uni sous le regard de sa mémoire et bientôt scellé par sa mort".
Je venais de naître quand Albert Camus a écrit cette phrase dans le chapitre conclusif du "Mythe de Sisyphe", un essai sur l'absurde. Entre nous, connaissez-vous d'autres philosophes, dans la seconde moitié du XXème siècle, qui l'égalent en sa singulière qualité ? De mon point de vue, non !

Si j'écris ces lignes en ce soir de spleen (et dans l'espoir que le "Déjanté" fera paraître ma prose sur son site), mon propos s'inscrit dans un double but. Réfléchir sur le sens des écrits de Camus : lorsque l'on procède à un retour sur son passé, il me semble que seuls émergent des souvenirs émouvants, tristes ou amusants ; qui nous réjouissent ou nous émeuvent. N'est-ce pas la raison d'être du "Salmigondis" ? En outre, Bernard m'a demandé un texte sur les derniers mois de notre Algérie, tout particulièrement dans l'Oranais.

Camus précise bien l'instant subtil (donc douloureux) où l'homme balaye ce qui a été sa vie. Qui, de nous, peut affirmer qu'il conserve une mémoire intacte des évènements qu'il a connus ? Psychologiquement (et philosophiquement) impossible ! Parce que nous avons vécu - que dis-je, subi -, au début des années soixante, des faits dramatiques qui nous ont perturbés. N'oublions pas que, pour la plupart, nous avions moins de vingt ans.

Ce récit d'un breton-sicilien pied-noir (ouf !) chez les Harkis (et qu'il me reste à composer) concernera, tout particulièrement, l'agonie oranaise des 5 et 6 juillet 1962. II pourra être contesté par certains : je ne suis pas infaillible. Mais, le plus honnêtement possible, je l'écrirai grâce aux bribes qui hantent encore mes souvenirs, quarante ans après. À la différence de l'observateur, l'acteur s'investit, interprète, peut oublier une réplique, un geste (ce fameux "trou" de mémoire), mais arrive à raccrocher la scène dont il s'est imprégné du sens. Dans le cas d'Oran, il convient de parler de traumatisme…

Si vous le permettez, sans pédanterie aucune, je retranscris les deux dernières phrases de Camus dans l'essai mentionné ci-avant."La lutte elle-même vers les sommets suffit à remplir le cœur de l'homme. II faut imaginer Sisyphe heureux".

Dans les prochains jours, je tâcherai, arcbouté sur mes bécanes, les mains et joues salies par les encres d'imprimantes, de retracer ce que je n'ai pas oublié.

Si vous voulez m'aider (moralement), imaginez-moi heureux…

Jean Boisard
Professeur des Universités
Ce 25 novembre 2002, Le Grand-Quevilly


EN GUISE D'INTRODUCTION


Cinq fois sur le métier j'ai remis mon ouvrage.

Tantôt trop long, tantôt trop court… Ces premières tentatives ne m'ont procuré aucune satisfaction.

Je me suis donc fixé un but : dix pages dactylographiées au format A4. Point ! Et s'il y en a douze, vous n'irez pas m'en faire un plat, du moins je l'espère, puisque je conte une partie de ma vie.

o-o-o-o-o


À Alger, certains des enfants du Cadix et des Tournants Rovigo, pour cause de communion solennelle, ont fréquenté l'Église de notre saint berbère, le fils de la Sainte Monique qu'elle réussit à convertir à sa foi : Saint Augustin. Vous connaissez sa jeunesse houleuse, comparable, parfois, à la nôtre.

Nous avons mis en pratique sa maxime :

"La mesure de l'amour est d'aimer sans mesure"

Trop !

Nous avons trop aimé notre Algérie.

Peu de gens, en France continentale, ont compris cet amour absolu frisant (pour eux) une absurdité incompréhensible. Lorsqu'ils n'étaient pas indifférents, le reste des "patos" nous a vilipendés, calomniés, voués aux gémonies. À leurs yeux, nous n'étions que des excités et des activistes qui ne récoltaient que le juste prix de la fameuse sueur qui dégoulinait des burnous. Bien que n'y ayant jamais mis les pieds, j'imagine ces maîtres en morale transpirant frileusement dans les caves jazzies de Saint-Germain-des-Prés, où les nuits devaient être chaudes. Inutile de citer des noms : chacun les connaît.

Oui ! Nous avons trop aimé l'Algérie.

De fait, nous confondions, en cet amour, notre pays et la France d'Europe. C'est à cause de l'incompréhension de cette dernière que certains d'entre-nous (qui étions hédonistes, il faut en convenir) devinrent furieux, car trahis, révoltés et s'engagèrent dans des actions parfois insensées.

Nous étions, paraît-il, racistes. Vous connaissez des juifs qui regrettent leurs amitiés avec les chrétiens et les musulmans ? Citez-moi des cathos qui se mordent les doigts d'avoir eu des copains… Ah ! J'allais oublier les athées. Continuez à ma place pour la suite.

Les gnons échangés entre nous (ceux de Dordor, puis de Bugeaud), ces amitiés particulières (au sens viril du terme), cette vie de quartier et de solidarité, je ne les ai point retrouvés en Normandie. Où j'ai vécu, arithmétiquement parlant, deux fois plus longtemps qu'en Algérie.

Comme mon intention n'est pas de vous enquiquiner avec des citations littéraires, permettez-m'en une dernière.

Sénèque le Philosophe (dit aussi le Tragique), qui vécut à l'époque de notre Christ, écrivit :

"Ce n'est pas parce que les choses sont difficiles que nous n'osons pas : c'est parce que nous n'osons pas qu'elles sont difficiles."

Houari Boumédienne, excellent connaisseur des sentences de Sénèque (mais qu'il lisait de droite à gauche), commit, forcément, un contresens. Au titre de la symbolique constructiviste socialisante de la nouvelle Algérie Démocratique et Populaire, l'un de ses premiers actes marquants fut, à l'aide d'un bulldozer, de mettre à bas…

l'Église Saint-Augustin.

Est-il besoin d'un commentaire ?

Oui, sans doute. Depuis quelques années, certains, qui voulaient leur indépendance, entrés en France clandestinement, jouent à occuper nos Églises, et non les Mosquées construites sur le sol français.



QUAND SUIS-JE DEVENU UN HOMME ?


Ce n'est pas à la Toussaint Rouge de 1954. Je n'avais que douze ans. Entre les deux Siciliennes de Cefalù (ma grand-mère et ma mère), nous regardions, en ce soir, les lueurs et fumées qui montaient du côté de Montpensier, accoudés à un balcon du 98 de la rue Rovigo. Pour moi, voilà qui ressemblait à une sorte de feu de la Saint-Jean. Un car avait été incendié par les "rebelles".

Courte explication, par parenthèse : j'ai hérité de mon Celte de père une tournure syntaxique. En (vrai) Breton, on commence toujours sa phrase par : "Moi, je…". Aucune prétention, aucun nombrilisme : c'est ainsi. Mon ex-épouse normande n'a jamais voulu l'admettre. Vous non plus, peut-être, mais je m'en moque.

Donc il m'est possible d'affirmer avoir eu une adolescence tronquée.

Fin 1958, un copain "patos" est abattu d'une balle dans la nuque. Quelques mois plus tard, au sortir du lycée Bugeaud, j'étais avec un autre copain "patos" dont le père, officier, venait d'être affecté à Alger. Rue Bab-Azoun, nous nous séparons. Lui va vers la place du Gouvernement prendre son bus ; moi vers "La Jeune France", le bistrot que tenait ma mère au bas de la Casbah. Je n'avais pas fait trente mètres que j'entends un coup de feu. Demi-tour. Je cours et vois mon copain à terre, sous les arcades. Nouvel acte de courage : une balle dans la nuque. Fort heureusement, il s'en est sorti avec, comme seule séquelle, une paralysie faciale droite.
Fini la Pointe-Pescade, le Cap-Caxine, Les Sables-d'Or de Zéralda, le Chenoua ...

Le 23 janvier 1960 (oui, vous avez bien lu : le 23), alors que nous préparions ce qui allait devenir célèbre sous le nom générique des "Barricades",  je suis entré dans l'action directe. Un an et demi après, cette dernière allait s'organiser, et l'adjectif se convertir en "secrète". À ceux qui ne me croient point, je conseille la lecture (et la consultation des photographies) du "Paris-Match" de l'époque et de "Spectacle du Monde" de 1963. On peut m'y reconnaître en compagnie de Lagaillarde et de Zagamé (qui a fini son parcours dans l'Est de la France en qualité de sous-préfet, Gérard Longuet dixit) : c'était à l'occasion de la fameuse "Prise des Universités" de la rue Michelet.

J'étais devenu un homme.


POURQUOI S'ENGAGER DANS LES HARKIS ?


Aux "Barricades" succéda le "Putsch" du 21 avril 1961.

Dès le 19 avril au soir, je me trouve dans l'appartement de la rue Michelet (celui des "Barricades"), situé au-dessus du "Coq Hardi". Je passe sur les plans échafaudés. Ma mission : trouver un véhicule et piloter dans Alger, au petit matin du 21, des officiers afin de leur indiquer certains points stratégiques : le Commissariat Central, l'immeuble de la Radio/ Télévision rue Hoche, et cætera.

Dans la nuit du 20 au 21, je remonte à pied vers le domicile de mes parents. Au niveau bas des marches du Gouvernement Général, vers une heure du matin, un monstre surgit, colle le canon de son arme sur mon ventre et dit à voix basse : "Halt !". Merci, Messieurs Jung et Boudjadi, grâce à qui j'ai appris quelques mots d'allemand. "Kein Problem ! Ich bin ein Kamarad !". Et de lui expliquer, dans mon sabir teuton, que je vais chercher une voiture pour conduire, dans Alger, trois officiers. II me répond qu'il comprend, mais me demande de passer par la place. Là bivouaquaient deux ou trois cents hommes. Peut-être plus.


Le Deuxième Étranger Parachutiste, venant d'Oranie, se préparait à investir Alger.

"Yeux bleus" (le surnom de mon père quand il était responsable de la brigade des mœurs dans la Casbah) me donne les clés de son "Aronde". Comment pouvait-il faire autrement ? Tandis qu'il entretenait mon Manurhin 7.65, ma mère s'occupait des chargeurs de la MAT 49. Quand je vous disais que mes parents étaient formidables. Que Dieu les ait en Sa Sainte Grâce.

J'ai accompli ma mission, apporté mon concours aux "putschistes" (et même un peu plus, avec "Jeune Nation"). Nous avons rêvé six jours. L'utopiste Challe n'a pas su conduire son affaire. Le garde de deuxième classe que je fus a droit d'exprimer ses critiques, à soixante ans sonnés. Bien évidemment, je n'ai rien à reprocher à Zeller ou Salan. Surtout pas à Edmond Jouhaud.

Le 1er REP est dissous.

Ses hommes furent emmenés au camp de Zéralda. Ils chantaient, ils hurlaient, en chemin, la chanson de Piaf : "Non, rien de rien ! Non, je ne regrette rien !".

Dans les jours qui suivirent, nombre de légionnaires désertèrent. Je me trouvais dans la ferme des Cheviet qui jouxtait la forêt de Zéralda. II me faut rendre hommage au père de Jacques. II les a nourris, hébergés, leur a fourni des habits civils et de l'argent.

Fin juin. Je loupe mon baccalauréat, ce qui ne surprendra personne. Papa, qui était au "Central", m'informe que cela commence à barder pour mon matricule. Nous prenons une sage décision : il serait bon que j'aille respirer l'air ravigotant de la Bretagne.

C'est là où j'ai rencontré De Gaulle !!!

II faisait la tournée des popotes campagnardes, et eut la mauvaise idée de s'arrêter (trois minutes prévues) dans le village de ma grand-mère paternelle pour saluer le maire de la commune.

Assis sur un talus avec mes copains bretons, nous voyons le cortège de DS (une bonne quinzaine) arriver, puis stopper au beau milieu du bourg. De la troisième voiture sort le De Gaulle. Au moment où le maire de Pleslin s'approche, je hurle, à m'en faire péter les poumons, un "Vive Pétain !!!". Alors là, toutes les portières des véhicules s'ouvrent. Les accompagnateurs sortent leurs flingues ; les flashs des journalistes crépitent… Et De Gaulle repart vite fait. Bien sûr, vous croyez à un tchalef : consultez les "Ouest-France" d'août 1961.

En Bretagne, je n'avais point besoin de me refaire une virginité puisque puceau (mais la maréchaussée du canton recherchait le crieur). Donc je regagne Alger. Chez mes parents, une lettre m'attend. Sursis pour études résilié et ordre de marche pour un obscur régiment d'Infanterie à Strasbourg. Le bon garçon que j'étais se réinscrit à Bugeaud pour redoubler Math-Élem'. Mais, rapidement, disparais du paysage algérois.

Grâce à une certaine filière, je me suis retrouvé à Vialar (aux confins des Sud-Algérois et Sud-Oranais), engagé comme garde de deuxième classe dans le Groupe Mobile de Sécurité (GMS) 87. Marrant car les GMS, ex-GMPR (Groupe Mobile de Protection Rurale), dépendaient du Ministère de l'Intérieur : j'étais devenu un "collègue" de mon père-flic (son rêve : il voulait que je devienne officier de police, mais j'avais pris les choses par le gros bout de la lorgnette).


Vialar – La ville de Vialar, culminant à une altitude de 889 mètres, est située à 210 km au sud-ouest d’Alger,
au niveau de la partie septentrionale du plateau du Sersou, et au nord-est de Tiaret, à 60 km sur la RN 14.
Trumelet – Dans l’Ouest algérien, culminant à 972 mètres d’altitude,
le village de Trumelet est situé à 14 km à l’est de Tiaret et à 30 km à l’ouest de Burdeau.




Environs de Tiaret : Vialar (Tissemsilt [تسمسيلت]) GMS 87, Trumelet (Dahmouni [دھمونى]) GMS 30

Je me présente au commandant Maurice Bonnemayre. Entretien bref mais courtois. En sortant de son bureau, je tombe sur un homme qui arborait une grande croix. II était aumônier. À ma demande, il accepte de me confesser et de s'entretenir avec moi. Je lui ai dit mon angoisse d'avoir à tuer un homme. Thématique de sa réponse : "Nous vivons une situation exceptionnelle, une situation de guerre. Si tu hésites à tirer, dis-toi que le fel' d'en face n'aura aucun scrupule à t'abattre. Le Seigneur te comprend". II m'a donné son absolution et sa bénédiction. En douce, j'ai été piquer de la mie de pain au mess (que j'avais repéré), et j'ai communié, vaille que vaille.

 

Un Harki d'origine européenne, garde de 2ème classe, un engagement très officiel…
À partir du 2 juillet 1962, lendemain du référendum d'indépendance,
les soldats des GMS, corps français contribuant à la force locale après le 19 mars 1962,
ont été mis en situation de congé libérable (un mois dans le cas présent) ;
ce qui justifie l'affectation de Jean Boisard dans les GMS jusqu'au 1er août 1962
bien qu'il aura embarqué vers Toulon le 9 juillet.


Le soir de mon arrivée, je suis de garde à l'une des quatre tourelles du fortin, de minuit à trois heures. Au mess, mes nouveaux camarades avaient décidé de célébrer ma venue. À la boisson (parce qu'il n'y avait rien à manger, paraît-il) : bière et Martini rouge. J'ai pris une biture ! À partir de minuit, heure de mon tour de garde, j'ai allumé le puissant projecteur, balayé le djebel… et vomi. Cette séquence a duré jusqu'à la relève. Bienvenue au Club !

Ce GMS 87 possédait une caractéristique : c'était une troupe à cheval. La Police Montée des Portes du Désert, en quelque sorte. Vous prenez le Canada ; vous enlevez neige et stetsons ; vous remplacez les deux par des cailloux et des passe-montagnes. Et vous aurez tout pigé.

Sauf que les bourrins arabes sont cinglés, à la différence des chevaux canadiens. Ils n'aboient pas mais ils ruent. C'est ainsi que je me suis retrouvé, en février 1962, dans ce qui restait de l'hôpital de Teniet-el-Haad. Mon cheval avait fait mine de dépasser celui qui le précédait. Quelle injure ! En une fraction de seconde, j'ai vu l'œil jaune et torve du bourrin viser mon tibia. Trois jours à Teniet car il restait trois appelés du contingent, trois ampoules de morphine, des lattes et une bande Velpeau. De retour au fortin, durant trois semaines, un géant (qui ne parlait pas un mot de français) m'a porté sur son dos : lit, toilettes, mess, lit, toilettes, mess, dodo. II me souvient de l'une de ses particularités : il décapsulait les bouteilles de bière avec ses dents d'une exceptionnelle blancheur. Je n'ai jamais su son nom, ni, par la suite, son destin.

Si j'ai choisi les Harkis, dont je n'avais qu'entendu parler puisque résidant à Alger, c'était pour être aux côtés de ces Français musulmans qui combattaient pour leur "Idée" de la France. D'accord, voilà qui participait d'un certain mysticisme ou romantisme. Mais je n'ai pas été le seul.

La démarche de Jean et Bernard Rubat du Mérac (que je n'ai pas connus au GMS 87) procédait-elle d'une approche différente ? Surtout avec leur patronyme à charnière ?

Peu avant la mi-juin, le commandant Bonnemayre ordonne le repli du Groupe sur Arzew. Plus de la moitié des Harkis décide de rester sur place. Leur sort horrible est rapporté par Bernard Moinet dans un de ses livres. II ne faut jamais croire aux promesses, surtout lorsque les accords sont scellés à l'eau minérale. Les autres sont répartis dans tous les véhicules militaires et civils disponibles. Départ par convois de cinq à six engins, espacés d'un quart d'heure. Embuscades… Nous serons moins de trente lors de notre jonction avec le GMS 80 du capitaine René Marchadier. Ce groupe, lui-même, ne comptait plus qu'une vingtaine d'hommes.

L'agonie oranaise a commencé à Vialar. Tandis que je rédige ces lignes, je prends conscience que je narre la chronique de ma propre agonie : elle a également débuté là-bas et me semble fort longue.

Marchadier était efficacement secondé par le lieutenant Jaki Mercier qui m'avait pris en estime.

Fin juin, nous apprenons que le Groupe reconstitué doit faire mouvement vers Bou-Sfer. J'allais, enfin, voir Oran, cette rivale d'Alger !

Sur le boulevard maritime, grosse déception.

À droite, les cuves de carburants brûlaient.

À gauche, les gendarmes mobiles et mes amis de l'OAS jouaient à la guerre, à l'aide de 12.7 et de lance-roquettes.

Devant, un barrage de contrôle de l'ALN. Bizarrement déguisé en pseudo-para de Bigeard, le chef réclame : "Vos papiers !". Réponse de Jaki Mercier qui pilotait la jeep: "Merde ! La guerre est finie". J'étais à son côté, avec mon PM approvisionné, face à un pieu-pieu fraîchement émoulu des troupes de réserve de l'ALN au Maroc ; il avait un PM, lui aussi, mais à chargeur courbe. Bref ! Ils nous laissent passer et nous arrivons dans un Bou-Sfer déserté.

J'y ai connu cinq jours de détente, deux jours d'horreur, deux autres jours dont je n'ai pas gardé le moindre souvenir, deux heures d'angoisse avec une conclusion heureuse. Le dernier jour, 11 juillet 1962, j'ai tourné délibérément le dos au passé. Du moins le croyais-je…




LA DÉTENTE


Mercier tenait à sa jeep, qui me faisait envie. Subrepticement, je déconnecte le fil d'une bougie. J'en étais sûr : "Boisard, répare la jeep !". Pendant une heure, planqué derrière le capot soulevé, je me suis soigneusement maculé de cambouis. Le moteur redémarre par miracle, et j'obtiens le droit d'éprouver ma réparation. Qu'elle était belle cette côte à l'ouest de Bou-Sfer !

Le tirage au sort veut que je sois de garde du 30 juin minuit au 1er juillet 1962. Le factionnaire de la vingt-cinquième heure, en quelque sorte.

Mon copain, le sergent Ahmed Benaïssa, m'a appris à pêcher à la grenade (OF, bien sûr). Alors là, le lac de Tibériade, il peut aller s'assécher.

La jeune belle-sœur de Mercier nous avait rejoints en vue du grand départ. Nous avons passé toute une après-midi à parler sur une plage de sable fin et déserte. En tout bien, tout honneur : elle avait mon âge. Le soir, mon arme de service (un 7.65) était souillée de sable. Je nettoie, en oubliant que la consigne voulait d'avoir, toujours, une balle engagée dans le canon. Au moment où je touche la queue de détente, je me colle une balle dans la main droite. Ce qui ne m'a jamais empêché d'écrire.

Près de notre villa se trouvaient des habitations troglodytiques. Là attendaient des musulmans pour regagner "Madame la France". C'étaient des Berbères, et j'ai entr'aperçu la plus belle des jeunes filles que j'aie jamais vue. Dix-sept ans, pas plus. À mon âge, j'en rêve encore. Ce fut ma seule Apparition.

Le lendemain, 5 juillet 1962, le cauchemar survenait.


L'HORREUR



Curieusement, ce chapitre, à l'origine du présent article, sera bref.

Voilà bien des années que j'ai refoulé, à dessein, mes souvenirs, que je n'ai plus ouvert certains livres, que j'ai laissé mes archives en archives.

Lorsque j'ai imaginé la manière de rédiger ce texte, je me suis mis à pleurer. Et je pleure en cet instant. Des larmes qui ne sont pas de mélancolie. Même pas amères. Elles sont d'acide et me rongent.

"Les curieux évènements qui font le sujet de cette chronique se sont produits en 1962, à Oran". Première phrase de "La Peste" d'Albert Camus. Certes, j'ai triché : '1962' est, dans le texte original, '194.'.

Cependant, il m'a toujours semblé qu'il se dégageait, de cette phrase un je-ne-sais-quoi de prémonitoire. N'oublions pas que l’œuvre fut publiée en 1947. Les tentatives orientées, donc lamentables, des exégètes du livre parlent de la peste brune. Et s'il s'agissait de la peste "bronzée" ?

Dans son texte remarquable en date du 5 juillet 2001, Geneviève de Ternant a parfaitement décrit les horreurs vécues et subies par les Oranais en ce 5 juillet 1962. Je ne pourrais qu'abonder dans son sens. Madame de Ternant m'a épargné la peine (dans toutes les acceptions de ce terme) de narrer ce massacre barbare.

Un point narratif me semble intéressant car contributif. Le 5 juillet, peu après 9 heures, le lieutenant Mercier dit à Benaïssa et moi-même "Prenez quatre hommes et trois GMC : des émeutes ont (vont ?) éclaté(r) à Oran. Ramassez le max de civils sans distinction (? sous-entendu de race ou de religion ?), ramenez-les sur la base de Mers-el-Kébir et continuez". Si la barbarie a débuté à onze heures, c'est qu'elle était préméditée, et que des informations avaient transitées jusqu'à Bou-Sfer.

Les navettes durèrent toute la journée du 5. Je confirme que nous étions les seuls "militaires" pour accomplir cette mission. II est possible que la gendarmerie soit intervenue en fin d'après-midi : je ne saurais le dire.

Le lendemain, la furie était quelque peu calmée, et nous avons pu poursuivre nos navettes. L'odeur était insoutenable. Quand je pense que Camus se délectait des "… rues aux odeurs d'ombre…" de nos villes d'Algérie : sa disparition trop précoce lui aura évité cette nausée.

Plusieurs centaines de civils ont ainsi trouvé refuge sur la base de Mers-el-Kébir.

Je ne conserve aucun souvenir des 7 et 8 juillet : c'est le trou noir. Dû, sans doute, à un mécanisme psychique compensatoire destiné à occulter le traumatisme.

Le 9, nous avons embarqué sur un bateau de débarquement de chars (BDC), "Le Blavet" (le nom d'une rivière bretonne près de Lorient). Quatre à cinq cents civils avaient pris la place des tanks. Puis nous avons débordé, cap sur Toulon. Vers la mère patrie indifférente, exception faite de celles et ceux de la Croix-Rouge et du Secours Catholique.

Le BDC était commandé par un lieutenant de vaisseau, qui a fini sa carrière en tant qu'amiral. Voilà six ans, je me suis entretenu avec lui au téléphone. II a délibérément bravé les ordres donnés (pas un Harki en France !), et effectué plusieurs rotations Mers-el-Kebir/Toulon. Notre traversée fut la dernière. Je possède la photocopie du livre de bord du "Blavet" grâce au Service des Archives de la Marine Nationale.

Je délègue à Jean Soler le soin de conter ma soirée du 10 sur ce navire. Il connaît l'histoire, qui constitua mes deux heures d'angoisse, mais terminées par un heureux dénouement.



LA RÉFLEXION



Au fil de ce texte, un rapprochement s'est imposé.

Certains ont parlé de 3 000 morts lors de la boucherie d'Oran. Si des ministres (comme de Broglie et Santini) avancent ce nombre, il faut le majorer. À en juger par les données provenant d'Alger, les enlèvements à Oran n'ont pas été correctement pris en compte : il convient d'extrapoler, donc de parler de quelque 4 à 5 000 victimes.

4 à 5 000 morts ou disparus : cela représente le double des tués lors de la destruction des Twin Towers du World Trade Center de Manhattan, attentat perpétré par des islamistes fanatisés, le 11 septembre 2001. La communauté internationale se déclara horrifiée.

Les salopards du FLN, puis du FIS et, à l'heure actuelle, du GIA ont-ils été l'objet d'opprobre, en leur qualité d'assassins barbares, par les Nations-Unies au cours de la dernière décennie ?

Non ! Et à ma connaissance, rien de tel en 1962, pour Oran.

Il est vrai qu'à l'époque, De Gaulle se foutait de la gueule de l'ONU (le "Machin"), tandis que nous, les coupables pieds-noirs, portions sur nos épaules tous les péchés d'Israël.

Contrairement à l'ordre donné à Katz par De Gaulle ("C'est un massacre ? Ne bougez pas !"), G-W. Bush porta immédiatement la guerre sur le pays refuge d'AL-Quaïda. Et la poursuit encore…

Différence entre un vrai responsable politique (qui n'a pas confiné ses GI's l'arme au pied dans leur cantonnement) et un général de brigade autoproclamé, qui débuta la Seconde Guerre mondiale par une sanglante action d'éclat (c'est le cas de le dire puisqu'étant artilleur) : la section qu'il était chargé de commander fut installée, par ses soins, en pleine plaine bordée de bois et de collines ; les Stukas se régalèrent (communication personnelle de Xavier Camillerapp, grand officier de la Légion d'Honneur, Grand Invalide de Guerre, aveugle depuis 1940 par la grâce de De Gaulle.

2003 sera l'année de "l'Algérie".

Laquelle ? Celle des tortionnaires et des tueurs au pouvoir. Ou celle de « L'Œuvre Française » telle que décrite par le professeur Pierre Goinard.

Peu importe à Chirac que Bouteflika eût insulté les Harkis à la tribune de l'Assemblée Nationale en les comparant aux collaborateurs de 1940. Que Barre, en fin 2000, eût assimilé l'adjectif harki à celui de traître… et de collabo, lui aussi.

À quoi rime cette mascarade ?

À l'instar d'Oriana Fallagi, j'enrage contre cet orgueil hypertrophié, sans fondement, sûr de lui et dominateur des islaministes. J'enrage contre nos sociétés, dites civilisées, dont bon nombre oscillent, au gré des courants d'air, entre laïcité islamo-tolérante, laxisme pontifiant et ponce-pilatisme.

De mon point de vue, Oran, en juillet 1962, marque le départ de cette volonté des Arabes pour prendre le contrôle des pays occidentaux. Islam conquérant ! Inversez les Croisades ! Ces gens ont plusieurs siècles de retard sur nos civilisations, et s'en rendent compte. Plus le temps passe, plus leur retard s'accuse. Pour s'en convaincre, il suffit de comparer le Maghreb du début des années 60 à celui de notre XXIème siècle commençant (1423 de l'Égire et an de grâce 2002 de Notre-Seigneur).

L'invasion des criquets et des sauterelles se fait "en douceur" depuis plus de vingt ans. Nos villes et, déjà, nos campagnes sont en proie à une espèce jusqu'alors inconnue d'elles : le chacal. Les tags à la gloire de Ben Laden souillent les murs de nos immeubles. Nos dirigeants laissent faire, bien plus préoccupés par l'opinion de SOS Racisme et du Mouvement pour l'Amitié (tu parles !) entre les Peuples.

J'ai mal à la France…



EN GUISE DE CONCLUSION


Malgré ma promesse, je suis retourné en Algérie. En 1967, 1969 et 1970. Pour que mon épouse "patos" essaie de comprendre, et que mes deux premiers jeunes enfants connaissent la patrie de leur père.

Puis en 1982, en mission universitaire, pour aider les Chaouïa à concevoir leur université, puisque les Kabyles de Tizi-Ouzou avaient déjà la leur.

En 1985, enfin, à la fin d'un colloque scientifique qui se tenait à Tunis, pour tenter de récupérer tout ou partie de la monnaie de singe dinaresque, fruit de ma juste contribution. En cette année, j'ai senti que les vents tournaient à l'aigre, et que ma prochaine visite serait remise à… bien plus tard.

Je n'appartiens pas à ceux qui croient en la vertu endurcissante des épreuves. Leurs marques restent indélébiles. On ne peut que simuler leur oubli.

À dessein, je n'ai pas tout dit. J'ai omis l'ordre de mission de Raoul Salan, du 2 avril 1962. De la fin du mois de mars de cette année, et jusqu' à la mi-juin, je crois être le seconde classe qui a reçu le plus de permissions pour aller "rendre visite" à ses parents d'Alger.

Un ordre de mission particulier !
"Facteur" du général Salan ?


Je désire dédier ce texte à Caroline Boisard, ma fille, née le 30 juin l966, en Normandie. En 1967, elle a fait ses premiers pas à Hydra, lors d'un séjour touristique, mais ne pouvait avoir conscience de son bonheur. Plus tard, jeune journaliste (de talent, paraît-il), elle s’est tuée au retour d'un reportage, le 30 juillet 1989 (RIP).

Quand je vous disais que ce mois de juillet ne m'a jamais porté bonheur, et que tout ressort d'un absurde qui nous dépasse…

Jean BOISARD
Professeur des Universités

Mers el-Kébir

Les Barricades d'Alger : 24-31 janvier 1960

Zéralda, Alger et ses environs

L'église Saint-Augustin à Alger

L'école Dordor, rue Levacher à Alger
Jean Boisard, en direct de son fauteuil roulant : Jean Soler 


Les Tournants Rovigo à Alger, rue Rovigo


Alger et sa rue Michelet


La rue Bab Azoun à Alger


Cap-Caxine sur la côte turquoise à 12,5 km d'Alger

La Pointe Pescade

Les Berbères

Colonel Jean Laroche : Les Groupes Mobiles de Sécurité (GMS)

Les Groupes Mobiles de Sécurité : plaquette du cinquantenaire


 

Bernard Moinet : Ahmed ? Connais pas… Le calvaire des Harkis




Claude Brejot : Historique des groupes mobiles de sécurité en Algérie(1955-1962)-2 volumes



*   *   *








"L'image de cette vieille femme désemparée m'à toujours hanté."


… le 15 Juin 1962 nous arrivons à BÔNE
pour attendre un convoi de Harkis
descendant du mont Edough
retardés par les attaques FLN...


Jean Boisard
surnommé "le Harki Blanc"
aida l'accouchement sur le bateau
Il sauva plusieurs Oranais lors
du massacre du 5 juillet 1962





Contre-Amiral Bernard Estival : La marine française dans la guerre d'Algérie

*   *   *


Le Point d’Interrogation,
Facade de l’immeuble de la famille Saint-Pierre, rue Mirauchaux à Oran
Cet immeuble aurait accueilli un temps les commandos OAS


*   *   *

Sans doute Jean-Marie Boisard fut-il l’un des premiers étudiants à rejoindre les GMS… Le mouvement devait s’amplifier après le 19 mars et les arrangements d’Évian… Les GMS avaient été intégrés à la Force locale… Germaient alors des tentatives désespérées de survie sur la terre natale de tout un peuple, descendant de migrants… Faisant fi de la malfaisance des autorités françaises soumises au pouvoir gaulliste, une négociation directe avec le FLN, un projet qui a priori aurait concerné l’ensemble du territoire algérien… Un autre projet, subsidiaire en cas d’échec de ces négociations avec le FLN, commandé par le général Paul Gardy envisageait la création d’une « plate-forme territoriale » en Oranie, dont le statut tant par rapport à la France qu’à l’Algérie indépendante serait resté à définir… Les GMS, éléments de la Force locale commandés par des officiers français fidèles à leur honneur de soldats auraient pu avoir un rôle important dans la conduite et la réussite de ces projets… C’était alors bien trop tard ! Le FLN ne voulait pas de négociations… Le projet de « plate-forme territoriale » était trop ambitieux prétendant couvrir une trop grande partie de l’Oranie… Tiaret, Vialar, Trumelet étaient tellement éloignés d’Oran, aux confins de l’Algérois…

Les GMS d’Oranie ont dû dès la mi-juin se replier sur le littoral, Arzew, Bou-Sfer, Mers-el-Kébir… Aurait alors été concevable la défense d’un périmètre autour d’Oran. Oran – pourquoi l’avoir oublié ? - ville espagnole depuis l’an 1509 le 17 mai, jeudi de l’Ascension, et sa conquête par le cardinal Francisco Ximenès de Cisneros… La prospérité des enclaves espagnoles de Ceuta et Melilla ne peuvent que nous donner des regrets…

Franco, dans le sillage glorieux du cardinal Ximenès qui en 1509 libéra des Maures les captifs chrétiens d’Oran, envoya au secours des Oranais deux navires transbordeurs, le Vírgen de África et le Victoria… 


Ces bâtiments arrivent au large d’Oran le dimanche 24 juin mais l’accès au port leur est refusé… Grosse tension… Exaspéré, le Gouvernement espagnol met la marine de guerre et l'aviation en branle-bas de combat le vendredi 29 juin. À 16 heures, deux bâtiments de guerre lâchent le port de Carthagène et se dirigent vers Oran ; l'aviation militaire elle aussi, basée à San Javier, près de Murcie, est mise en état d'alerte… Comme toujours, face à la force, DeGaulle cèdera… Souvenons-nous de ce grand diable un peu hagard et chancelant qui égratigné par une baïonnette, honteux, se rendait aux Allemands sans combattre un 2 mars 1916 vers Douaumont… Et encore le « Je fous le camp ! » du dimanche 20 janvier 1946… Et encore la fuite à Baden-Baden en mai 1968…

Ainsi, le 30 juin à 10 heures du matin, c'est-à-dire la veille même du référendum pour l'indépendance de l’Algérie, DeGaulle, informé que des bateaux de guerre se dirigent sur Oran et que l'option militaire a été choisie par Madrid, capitule et accorde l'autorisation aux vaisseaux espagnols de pénétrer dans le port… À 13 heures, les deux transbordeurs accostent sur les quais d’Oran… L’aviation espagnole survolera les exilés jusqu’à Alicante…

Rétrospectivement on peut amèrement regretter un manque de lucidité et de détermination au cœur de cette débâcle… Il s’avère que seule l’option de défense d’Oran et de préservation d’un périmètre restreint autour de la ville était réaliste et possible… Encore eût-il fallu que cette option fût clairement définie, et suffisamment tôt, par une autorité incontestée… Un copieux butin de guerre avait été acquis par un commando de l’OAS grâce à une attaque du siège oranais de la Banque de l’Algérie dès le 25 mars ; à quelles fins ? Si nous pouvons avoir la quasi-certitude d’un soutien espagnol et de la résignation de la France face à une telle intervention, nous ne pouvons que souligner l’attitude irresponsable des principaux intéressés qui se livreront plutôt à des actions désespérées ; attentats certes légitimes contre les forces militaires françaises complices de DeGaulle ; mais plus graves et incompréhensibles, attentats souvent aveugles contre des citoyens musulmans, qui auraient dû être nos compatriotes ; destructions d’infrastructures dont l’incendie le 25 juin des citernes d’essence du port. Dès la mi-juin les commandos qui auraient pu être opérationnels dans une action de sécurisation d’Oran quittaient progressivement le pays… Les GMS étaient prêts à participer à cette opération, eux ! C'était la raison de tout récents recrutements, marginaux

Que rien ne nous empêche de rêver aux heureuses conséquences qu’auraient engendrées la préservation autour d'Oran d’une enclave territoriale libre de toute influence, dans l’immédiat tant du pouvoir gaulliste que du FLN… D’abord des vies sauvées, d’Européens comme de Musulmans qui y auraient trouvé refuge, échappant au couteau des égorgeurs… Pour l’Algérie indépendante et les Algériens, une limite à la toute puissance du FLN et à leur prétendue victoire dont le mythe jusqu’à nos jours colporté s’appuie encore sur une caste d’imposteurs… Un camouflet auquel l’autre mythe, le mythe gaulliste, n’aurait sans doute pas survécu, pour un paysage politique français désormais plus salubre… Quel gâchis !… Rêvons, rêvons toujours !… … Longue vie à Ceuta et Melilla !

Dans ce rêve récurrent revient immanquablement une immense figure, celle du cardinal Francisco Ximenès de Cisneros !


Henri-Léon Fey Histoire d’Oran :
avant, pendant et après la domination espagnole - 1858
(accès au lien de téléchargement libre)



Description d’Oran, avant la prise — Expédition du cardinal Ximénès — Oran tombe au pouvoir des Espagnols


Juan de Borgoña :
Fresque du débarquement des troupes espagnoles à Mers-el-Kébir,
[1514, Tolède, chapelle Mozarabe de la cathédrale, Cabildo Primado, Toledo]
Dans cette scène représentant le débarquement, Juan de Borgoña choisit d’illustrer le moment précis où Cisneros,
vêtu de la pourpre cardinalice, foule, en le bénissant, le sol africain.
Deux hallebardiers et le chanoine Algora, qui porte la croix primatiale, le précèdent.
Juste derrière eux, un soldat, debout dans une barque, porte l’étendard échiqueté or et gueules du prélat.
Ce soldat est accompagné d’un franciscain et de deux hommes, élégamment vêtus, qui font partie de la suite du cardinal.
Au pied d’une falaise, des musiciens jouent en bord de mer pour célébrer, en grande pompe, l’arrivée de Cisneros.
Au fond, on aperçoit, sur une mer d’huile, des barques qui font la navette entre la terre et deux vaisseaux ancrés le long des côtes de Mers el-Kébir.


La ville d’Oran, quoiqu’elle ne fût pas alors ce qu’elle devint aux premiers jours de la conquête, n’en était pas moins une position bien fortifiée, malgré l’état de barbarie que présentaient les travaux de défense. « Après la forteresse qui commande le port(1), — dit Gomez, — le terrain s’élève et forme une suite de sommets qui dominent le chemin d’Oran, où l’on arrive en passant par une lunette, dite du Fanal, construite au bord d’un escarpement(2) ; — ces lieux sont difficiles, coupés de ruisseaux et de défilés. Le fort dont nous venons de parler regarde d’une part la ville et de l’autre Mers-el-Kébir. Pendant la nuit on y voit briller un feu qui rappelle les phares des Grecs. Au-delà se trouve Oran, située sur un terrain élevé et défendue par sa position autant que par ses fortes murailles et ses nombreuses tours. »

Les fortifications de la place se composaient d’une enceinte continue, — surmontée de fortes tours espacées entre elles, — du Château, proprement dit, ou Casbah, et du réduit qui commandait la ville de l’autre côté du ravin. Ce dernier ouvrage était les trois grosses tours reliées entre elles que l’on voit encore aujourd’hui dans la partie ouest du Château-Neuf. Les Maures lui donnaient différents noms : ils l’appelaient Bordj-el-Mehal(3) ; Alazercazar-Bordj-el-Amar(4) ou Ed-Djedid ; les Espagnols : le Château-Rouge ; cette dénomination est bizarre et nous ignorons où elle a pris sa source. Les uns attribuent la construction de cette forteresse aux Vénitiens qui faisaient, au Moyen-Âge, un commerce très actif avec les États Barbaresques et plus particulièrement avec Oran ; les autres assurent qu’elle fut élevée par une Commanderie maltaise de l’ordre de saint Jean-de-Jérusalem, qui avait été autorisée à s’établir sur ce point de la dite, en vertu d’une convention aujourd’hui ignorée. Il est fort difficile de trancher la question d’une manière définitive ; disons seulement que la dernière opinion réunit d’assez grandes probabilités ; elle nous est insinuée par un manuscrit espagnol, d’une date ancienne, dont l’auteur est inconnu. Du reste, les renseignements dont nous nous sommes entouré touchant cette époque déjà fort reculée sont passablement obscurs ; ce qui ne l’est pas, c’est que le premier gouverneur espagnol fit de ce donjon son quartier-général au temps de la conquête.
Nous voici maintenant parvenu à l’époque de la mémorable occupation d’Oran par les armes castillanes. Il est nécessaire de jeter un regard rétrospectif sur les entreprises des Chrétiens contre les côtes barbaresques. Les déprédations et les violences de toute sorte, commises par les Mahométans, leur intolérance religieuse et, plus que tout cela encore, l’effroi que leur puissance naissante inspirait, conduisirent, au Moyen-Âge, de nombreuses expéditions contre ce flot envahisseur. Parmi les plus remarquables, on cite les suivantes qui échouèrent presque toutes ; nous disons échouer, car si elles réussirent en partie, elles ne donnèrent aucun des résultats que l’on s’en était promis.

Nous voyons à la fin du XIe siècle le pape Victor III diriger une flotte contre Mehedie de Tunisie pour s’en rendre maître. La ville ne fut pas prise.

Au commencement du XIIe siècle, Roger, roi de Sicile, enlève quelques-unes des places les plus importantes de la côte tunisienne, mais son successeur les perd.
En l’an 1200, don Sanche, roi de Navarre, cherche à s’emparer de Tunis. Son armée, descendue à terre, y périt faute de secours, la flotte ayant été dispersée et presque entièrement détruite par une tempête.

On connaît l’entreprise de saint Louis contre Tunis, au mois de juillet 1270, et les conséquences fatales qu’elle entraîna. Le monarque français y mourut de la peste le 25 août de la même année.

Vers le milieu du XIIIe siècle, Pierre III, roi d’Aragon, envoya son amiral, Roger de Laura, ruiner quelques points de la côte d’Afrique, mais le succès fut encore négatif.

Un peu plus tard, Gilvers, vicomte de Castel-Nuevo, à la tête d’un grand déploiement de forces, cherche à jeter des troupes sur les côtes marocaines du Rif, afin d’y former un établissement ; ce projet ne reçoit point de solution heureuse ; le général est forcé de reprendre la mer.

Philippe Doria, grand-amiral de la République de Gênes est battu par les Tripolitains en 1355. Vers la fin de juin 1398, et avec l’aide de la France, une formidable expédition se prépare : l’oncle du roi Charles VI, le cardinal de Bourbon, se met à la tête de toutes les forces réunies qui montaient à vingt-six mille hommes et dont les plus grands seigneurs de France et d’Angleterre faisaient partie ; Mehedie résiste pendant soixante-et-un jours et cette autre croisade eut le sort des précédentes, elle dut se rembarquer précipitamment après avoir essuyé d’énormes pertes.

Près de cent ans après, l’Infant don Pedro et don Alonzo d’Aragon éprouvent le même revers, dans les mêmes parages.
Au commencement du XVe siècle, le Portugal tout puissant dans ces mers, prenant pour auxiliaires les recherches scientifiques et les affaires commerciales, avait constamment les yeux fixés sur l’entrée du détroit. C’est ainsi que don Juan Ier s’empara de Ceuta en 1415. Le roi don Eduardo établit, en 1437, une forteresse afin de dominer et surveiller Tanger. — Don Alonzo V fut, à cause de ses rapides conquêtes, surnommé « el Africano ». À la mort de don Sébastien dans les plaines d’Alcazar-Kébir, le Portugal, éprouvé par de cruels revers, abandonna volontairement presque tout le terrain qu’il avait si vaillamment conquis en Afrique ; aussi, en 1494, le pape Alexandre VI autorisa-t-il le roi Ferdinand d’Aragon à s’emparer de ces côtes inhospitalières, peuplées par de féroces indigènes. Il investit ce monarque de la possession de toute la terre des Infidèles, ainsi que nous l’apprend don Modesto Lafuente (Hist. d’Espagne, tome X, page 15), à l’exception du royaume de Fez et de celui de Guinée, qui appartenaient aux Portugais par concession apostolique.
La découverte de l’Amérique, les embarras qui ressortirent de la capitulation de Grenade, l’impolitique et cruelle expulsion des Morisques, sont les causes qui empêchèrent l’Espagne d’anéantir les nids de pirates situés à une si courte distance de ses ports les plus florissants.

Enfin, en 1505, ainsi que nous l’avons vu, l’alcaide de los donceles(5) s’empara de Mers-el-Kébir. Quatre ans plus tard, le grand cardinal d’Espagne enlevait Oran, le repaire le plus formidable de la piraterie dans l’ouest.

Nous allons examiner ce fait capital avec attention.
À la fin du XVe siècle et au commencement du XVIe, les destinées de l’Espagne reposaient entre les mains d’un religieux plébéien, Francisco Ximénès de Cisneros(6), cordelier, que la reine Isabelle prit pour confesseur, à la recommandation du cardinal Mendoza. Cette princesse apprécia bientôt le mérite de ce personnage et l’initia à tous les secrets de l’administration gouvernementale ; aucune affaire n’était portée au Conseil des ministres sans avoir été préalablement soumise à l’autorité de son jugement. Nommé archevêque de l’opulente cathédrale de Tolède, primat des Espagne, il fut élevé, en 1507, au cardinalat, sous le titre de sainte Sabine, et devint régent et premier ministre.
Connu par le zèle ardent qu’il déployait contre les Infidèles, dans l’intérêt et pour la gloire de la religion catholique, ce fut à lui que don Diego de Cordova vint soumettre le dessein qu’il avait de reprendre l’offensive et d’enlever Oran aux Barbares. Ximénès accueillit avec chaleur ces propositions ; elles réalisaient parfaitement le projet de croisade qu’il avait depuis longtemps conçu et nourri avec le confident de sa pensée, un négociant vénitien, du nom de Vianelli, ancien colonel d’artillerie au service du vice-roi de Naples, — lequel Vianelli avait une connaissance complète des côtes de Barbarie, où il trafiquait alors ; connaissance qui lui parut pouvoir être d’un utile concours dans son expédition contre la ville d’Oran.

Depuis quatre années, l’illustre Isabelle était descendue dans la tombe. Les dernières paroles de la reine, dans son testament du 12 octobre 1504, avaient été celles-ci : « Je prie la princesse ma fille et le prince son mari, que, comme princes catholiques, ils aient le plus grand soin des choses qui touchent à Dieu et à la sainte Foi ; qu’ils s’occupent sans relâche de la conquête d’Afrique et de combattre pour la Religion contre les Infidèles. »
Malgré cette recommandation suprême, le roi Ferdinand, qui supportait impatiemment le joug de Ximénès dont la grande popularité l’offensait, refusa hautement son adhésion à l’entreprise, sous prétexte qu’elle achèverait d’épuiser le trésor royal. Le charitable Ximénès offrit alors de préparer lui-même l’expédition et de solder les troupes avec les propres deniers de son archevêché, fruit d’une administration économe et sévère, y mettant pour condition le remboursement ultérieur.
La voix publique était tout en faveur de l’entreprise qui allait commencer, au moment même où les côtes de l’Andalousie et celles du royaume de Valence venaient d’être encore une fois ravagées par d’audacieuses descentes de pirates. Le roi donna donc son consentement et laissa le cardinal entièrement libre, quant aux moyens à employer pour mener à bien une expédition dont il voulut lui laisser tout le poids et toute la responsabilité. Par un décret, Ferdinand conféra au cardinal les pouvoirs les plus étendus. Le général en chef fut Pedro de Navarro, conde de Oliveto, célèbre dans les guerres d’Italie ; don Diego de Cordova, qui venait d’être fait marquis de Comarez, était le lieutenant-général de cette expédition, et on lui adjoignit le maréchal-de-camp don Sanche-Martinez de Lerva : celui-là même qui fut, un peu plus tard, gouverneur d’Oran ; on distinguait, parmi les chefs en renom qui prirent part à cette glorieuse entreprise, Villalva, Alonzo de Granada Venegas, Juan de Espinosa, le comte de Altamira, Gonzalo de Ayora ; le maréchal-de-camp don Diego de Vera commandait l’artillerie, et don Esteban Villarroël, gouverneur de Cazorla, neveu de l’archevêque, avait la cavalerie sous ses ordres ; Geronimo Vianelli était amiral honoraire de la flotte, et les gardes du cardinal furent confiées à l’expérience de Sosa ; enfin le sieur de Campotejar, ordonnateur, fit également partie de cette formidable expédition, composée de quatre mille cavaliers, y compris huit-cents lanciers, douze mille piquiers et hallebardiers, parmi lesquels on comptait beaucoup de vieux soldats ayant fait les guerres de Sicile, et huit mille aventuriers aux gages du cardinal.

La flotte, forte de trente-trois vaisseaux de haut bord, vingt-deux caravelles, six galiotes, trois bateaux plats (tafureas), une fuste et dix-neuf chaloupes, mit à la voile le 16 mai 1509(7), à trois heures de l’après-midi.
Laissant derrière elle le cap Palos, elle reconnut le cap Ferrat (d’Arzew) et, virant de bord, vint mouiller le lendemain, jour de l’Ascension, à la nuit tombante, dans la rade de Mers-el-Kébir. Ximénès fit assembler immédiatement les principaux chefs en un conseil de guerre où il fut décidé, malgré le comte Pedro de Navarro, que le débarquement s’effectuerait sur l’heure. — Toute la nuit fut employée à cette difficile opération et, le jour venu, les bâtiments armés purent lever l’ancre et se présenter devant Oran pour y opérer une diversion nécessaire.
Don Diego s’était ménagé, dit-on, des intelligences dans la place, par l’intermédiaire d’un riche marchand juif, nommé Ben-Zouawawa, — Marmol le nomme Cetorra ; — celui-ci envoya pendant la nuit quelques légers bâtiments qui lui appartenaient afin de prendre, à bord de la flotte, des troupes de débarquement. Introduits dans les magasins de Ben-Zouawawa, — au point où est aujourd’hui le fort La Moune, — les soldats espagnols s’emparèrent de la porte de la ville, gardée par deux Maures gagnés au gouverneur de Mers-el-Kébir et que l’historien Marmol nomme : Issa-el-Orraybi et Aben-Canex. Nous devons noter ici que ce fait, rapporté par les auteurs les plus sérieux, est parfaitement mis de côté par Cayetano Rosell, historien qui mérite la plus entière confiance. Il dit que tout le succès de la prise d’Oran est dû à la rapidité et à la vigueur de l’attaque ; rapidité qui était, du reste, commandée par la crainte que l’on avait de l’arrivée du souverain de Tlemcen, en marche à la tête de forces imposantes. La ville eut reçu des renforts, et, devenant dès lors imprenable, les Espagnols se fussent trouvés dans la nécessité de renoncer à leur projet. Quant à la question d’intelligences dans la place, le grave historien que nous venons de citer, s’exprime ainsi : « No falta quien asegure que este trionfo se debió à las inteligencias que los nuestros tenian en la plaza, y à un judio y dos moros, cuyos nombres se citan, que abrieron las puertas à la gente del cardenal ; pero es una suposicion, que no se apoya en testimonio alguno ».
Pendant ce temps-là, Pedro de Navarro enlevait, à la tête de ses troupes, les positions culminantes et redoutables que gardaient les Maures et les Arabes, et paraissait sur les hauteurs qui dominent Oran. Aussitôt la flotte, embossée devant la ville, lance ses marins à terre et fait feu de tous ses canons ; l’attaque commence alors sur tous les points. Après une demi-heure de combat, les soldats se servent de leurs piques en guise d’échelles, plantent les étendards chrétiens sur les murailles, et les colonnes victorieuses se précipitent comme un torrent dans la ville qu’ils trouvent barricadée. Les mosquées sont défendues par des fanatiques résolus à vendre chèrement leur vie ; mais tant d’obstacles sont anéantis par la valeur des assiégeants qui massacrent tout ce qui leur résiste. Ce fut l’intrépide Sosa qui eut le premier la gloire de planter sur les murs de la marine, au cri de : « Santiago y Cisneros ! » le guidon du cardinal, l’on voyait un crucifix d’un côté et les armes de Ximénès de l’autre.

Oran était à l’Espagne.
Les vainqueurs égorgèrent plus de quatre mille personnes et firent plus de huit mille prisonniers. Gomez porte le butin à cinq-cent-mille écus d’or, — environ vingt-quatre millions de notre monnaie ; — il cite un officier qui, pour sa part, reçut dix mille ducats. Les grosses tours, qui faisaient partie de l’enceinte de la ville, contenaient soixante grosses pièces de canon, et l’on trouva les arsenaux abondamment fournis d’engins et de toute sorte de machines de guerre en usage à cette époque.




Les historiens espagnols, — et Fléchier qui les a suivis  — évaluent la perte des leurs à trente hommes seulement ; on ne peut que s’inscrire en faux contre ce chiffre, évidemment trop faible ; de tout temps les vainqueurs ont présenté leurs exploits sous ce caractère merveilleux.

Cependant, quoique cernée de toutes parts, la forteresse intérieure tenait encore. Sommé de se rendre, le gouverneur maure déclara qu’il n’avait point l’intention de lutter plus longtemps contre les redoutables troupes chrétiennes, mais qu’il ne remettrait les clés de son château qu’à Ximénès en personne.

Le cardinal se rendit à Oran dans une embarcation magnifique. Les couleurs nationales flottaient au vent, la croix archiépiscopale brillait à la proue, et sur une large banderole étaient écrits ces mots : « In hoc signo vinces  » — Tu vaincras par ce signe. — Lorsque l’illustre septuagénaire aperçut les remparts d’Oran pavoisés d’étendards victorieux, il adressa au Ciel des actions de grâces pour le remercier d’une si belle conquête.
À peine débarqué sur la plage, il se dirigea du côté du château dont Villarroël bloquait les abords avec sa cavalerie. Pendant cette marche triomphale, les acclamations de toutes les troupes le suivirent. Précédé de ses gardes, le cardinal récitait à haute voix ce passage d’un psaume de David : « Non nobis, Domine, non nobis, sed nomini tuo da gloriam ! » En rencontrant les amas de cadavres qui encombraient les rues, le cœur du vieillard se serra de tristesse, des larmes jaillirent de ses yeux, et il dit qu’une victoire aussi cruelle excitait en son âme la plus profonde douleur. Sosa, le commandant de ses gardes, étonné, répondit : — « Seigneur, c’étaient des Infidèles ; de pareilles gens ne méritent pas compassion ». — « C’étaient des Infidèles, à la vérité, répartit le cardinal ; mais leur mort me ravit le principal avantage de la victoire : J’aurais voulu les gagner à l’empire bienfaisant du Christianisme ».

À la porte de la forteresse, Ximénès trouva le gouverneur qui le salua selon la coutume des Maures, et, lui ayant remis les clés, lui déclara qu’il se tenait entièrement à sa discrétion. Le vainqueur permit aux troupes de se retirer à Tlemcen, avec armes et bagages ; quant à leur chef, il fut envoyé en Espagne, où il fut traité avec les égards que méritait son infortune.
Les prisons souterraines renfermaient plus de trois-cents(8) esclaves chrétiens, chargés de lourdes chaînes.

Lorsque les Espagnols apparurent au milieu d’eux, leur annonçant la défaite des Infidèles, tous ces infortunés poussèrent des cris de joie, embrassèrent leurs libérateurs et demandèrent à être conduits au cardinal, qui les reçut avec effusion. Ils se précipitèrent à ses pieds, qu’ils baisèrent en signe de reconnaissance et de respect. Ximénès leur fit donner des vivres frais, des vêtements et leur distribua les différents quartiers rendus déserts par la fuite ou par la mort des habitants.

Le lendemain, dans un ordre du jour, il enjoignit aux soldats de se réunir sur la grande place de la ville et d’y apporter tout le butin conquis la veille, afin de procéder au partage. Ximénès s’y présenta, suivi de tout son état-major. Il décerna des récompenses et des éloges aux chefs et aux troupes, les remercia au nom du roi et de l’Église, puis il examina les dépouilles et choisit quelques objets précieux qu’il envoya à Grenade au roi Ferdinand. Pour lui-même, abandonnant ses droits de généralissime, il se réserva seulement quelques livres arabes que les savants retrouvent encore avec bonheur dans la bibliothèque d’Alcala. Tout le reste du butin fut partagé entre les officiers et les soldats.

Le cardinal fit ensuite débarrasser la ville des cadavres qui commençaient à exhaler des miasmes pestilentiels. Il procéda à la purification des mosquées, les transforma en églises catholiques et dédia les deux principales, l’une à Notre-Dame-de-la-Victoire et l’autre à saint Jacques. Il donna aussi des ordres pour qu’on élevât un hôpital sous le patronage de saint Bernard, et qu’on rétablît, sans aucun retard, les fortifications de la place. Enfin, après avoir pourvu aux besoins du culte en établissant un clergé régulier, des bénéfices, et avoir installé, dans de vastes bâtiments, des religieux de l’ordre de saint François, qui avaient obtenu la faveur d’accompagner l’expédition, il voulut qu’Oran reçût un inquisiteur, afin que les nouveaux convertis d’Espagne ne vinssent pas se réfugier dans la nouvelle conquête, dans le but de tromper la vigilance du tribunal de l’Inquisition.
Trois jours après la prise d’Oran et la reddition de la Casbah, les éclaireurs annoncèrent l’arrivée des troupes du roi de Tlemcen, qui s’était précipitamment porté au secours de ses coreligionnaires. Mais, lorsqu’il vit flotter l’étendard de la Croix sur les forts et sur les murailles, il jugea inopportun de pousser plus avant et reprit le chemin de l’intérieur, sans avoir tenté de faire une seule démonstration hostile, malgré le grand nombre de troupes dont il était suivi.

Après la conquête d’Oran, Ximénès aurait voulu accomplir de plus grandes choses. S’emparer de Bougie et de Tunis, refouler les Barbares, rendre enfin la liberté à la mer ; c’était là le but qu’il caressait et qu’il se sentait la force d’atteindre, malgré son grand âge ; mais ces énergiques et généreux projets durent s’effacer devant un péril assez redoutable qui parut le menacer : des Correspondances interceptées lui firent découvrir que le roi Ferdinand, supportant avec impatience l’influence et la popularité du cordelier, avait le désir de l’engager à pousser vivement la guerre dans l’intérieur de la Barbarie et, par ce moyen, le placer dans une situation équivalant à l’exil. — Laissant subitement la direction de l’armée et de la nouvelle conquête aux mains de Pedro de Navarro qui, du reste, n’aspirait qu’à devenir général en chef, le cardinal s’embarqua à Mers-el-Kébir le 23 mai de cette même année 1509, et toucha le même jour à Carthagène.
Son expédition,   une des plus mémorables de l’histoire du XVIe siècle, — avait duré sept jours.

Si l’on considère que peu de temps après la conquête, au milieu même de l’ivresse que produisit un aussi éclatant triomphe, le cardinal dut se rapprocher de la cour et des affaires, craint du roi, offensé par l’orgueilleuse jalousie de Pedro de Navarro(9), irrité par tout ce que ce général lui avait opposé d’entraves et de mauvais vouloir au milieu des continuels embarras d’une entreprise conduite, pour ainsi dire, en dépit de Ferdinand et de son entourage ; mis dans l’impossibilité matérielle de poursuivre le projet grandiose qu’il avait mûri avec une si haute capacité et une si sage lenteur ; forcé d’assister à l’anéantissement de son rêve le plus cher : la conquête de l’Afrique, et par suite de la Terre-Sainte, — n’est-on pas autorisé à plaindre le cardinal, plus encore qu’à l’admirer, et à dire que, véritablement, en ce monde, il y a une expiation pour ceux qui sont au faîte des grandeurs et de la fortune !
____________________

(1) Mers-el-Kébir.
(2) Où s’éleva plus tard le fort saint Grégoire.
(3) Fort des Cigognes.
(4) Château-Rouge.
(5) Chef des pages du roi.
(6) Pour plus de détails sur un événement de si haute importante, il sera bon de consulter Fléchier, Hefelé, Pedro Salazar de Mendoza qui a donné une vie des archevêques de Tolède, ainsi qu’un manuscrit déposé à Madrid dans les archives de l’Académie royale historique et intitulé : « Hist. de la conquista de Oran y Mazalquivir, por Lopez Sanchez de Valenzuela ». Du reste M. Cayetano Rosell ne compte pas moins de trois-cent-trente-neuf ouvrages imprimés, traitant de la vie du cardinal Ximénès, et quatre-vingt-seize manuscrits sur le même sujet.
(7) Du port de Carthagène. M. de Rotalier fait observer que Fléchier donne la date du 18 mai. Cependant Alvarez Gomez dit positivement : « Postridiè idua maias nacta classis est ». Sandoval, vol. I, p. 15, dit à son tour : « Entrarun en la ciudad, jueves, dia de la Ascension, a diez y siete de mayo de este ano de mil quinientos y nueve ». Et don Cayetano Rosell s’exprime ainsi : « Y el 16 de mayo de 1509, à las tres de la tarde, levando anclas la armada toda, con viento prospero, tomò el rumbo de Berberia ». Le 16 mai est donc la bonne version.
(8) Et protinus trecenti ex christianis captivi, qui dirà servitute à Mauris premebantur, in lucem sunt producti. (Alv. Gomez.)
Su primera diligencia y su mayor gozo fué de volver la libertad trescientos cristianos que en aquellas mazmorras gemian cautivos. (D. Cayetano Rosell.)
(9) Tous les historiens sont d’accord pour raconter la manière indigne avec laquelle se conduisit le comte Pedro de Navarro vis-à-vis du vénérable archevêque, et avec quelle absurde injustice il fut traité par le roi ; ces causes abrégèrent une vie si glorieuse et si activement remplie.


Léonce de Lavergne : Le Cardinal Ximenès

Bienvenue en Algérie ancienne : des ouvrages du XIVème au XXème siècle vous y attendent en téléchargement libre

José Castaño : 29-30 juin 1962 : Franco au secours des Pieds-noirs oranais

Jo Torroja : L'Espagne à la rescousse, les conditions du départ d'Oran et l'aide espagnole

Juan David Sempere Souvannavong : L
os “Pieds-Noirsen Alicante, las migraciones inducidas por la descolonización


“Oran, 5 juillet 1962...”,
Chronique d’un massacre annoncé