sur le sentier de l'âne, alors que les opinions ont cédé face aux certitudes… qui ne risque rien n'est rien
on ne le dit assez : un âge n'en chasse pas un autre, tous les âges qu'on a vécu coexistent à l’intérieur de soi, ils s'empilent, et l'un prend le dessus au hasard des circonstances.

lundi 29 août 2016

Omar Oussi, Kurde de Syrie et membre du parlement syrien, s'exprime…



Un entretien à situer au cœur de l'actualité de cette fin août 2016

Omar Oussi, membre du parlement syrien, président de l’« Initiative nationale des Kurdes syriens », membre de la délégation de la République arabe syrienne rendue à la « Réunion de Genève 3 » le 28 Janvier 2016 pour des pourparlers de paix qui n’ont pas eu lieu, répond à cette question au cours d’une émission de la télévision nationale syrienne.






حوار اليوم | مع عمر اوسي | #المركز_الاخباري | #الفضائية_السورية 10 02 2016
M. Oussi est interrogé par Mme Alissar Maala (Al-Fadaiya)
Trancription et traduction ci-après par Mouna Alno-Nakhal


À la question posée par un journaliste de l’AFP : « Êtes-vous prêt à accorder aux Kurdes un gouvernement régional autonome au nord de la Syrie, après la fin du conflit ? », le président Bachar al-Assad a répondu : « Cette question dépend directement de la Constitution syrienne; laquelle, comme vous le savez, n’est pas donnée par un gouvernement, mais par toutes les composantes du peuple consultées par référendum. C’est donc une question qui doit concerner la nation et non s’adresser à un responsable syrien, qu’il s’agisse de gouvernement autonome, de fédération, de décentralisation ou autre. Tous ces sujets feront partie du dialogue politique à venir, mais je veux vous affirmer que les Kurdes font partie du tissu national syrien ».

Une évidence qui semble poser problème là où il reste commode d’en trouver un pour travailler à démanteler la Syrie et l’offrir, par petits bouts, à ceux qui ont déjà fait main basse sur le Sandjak d’Alexandrette, le Golan syrien occupé, et leurs alliés d’hier et d’aujourd’hui. Mais qu’est-ce qu’un Kurde syrien ou un Syrien kurde ?

*   *   *

Que pensez-vous des menaces d’invasion terrestre de la Syrie par la Turquie et l’Arabie Saoudite ?

Je pense qu’ils cherchent une victoire, ne serait-ce que tactique, pour ensuite l’exploiter politiquement au niveau des pourparlers et conférences internationales. En tant que spécialiste des affaires turques et kurdes, je n’exclue pas une telle idiotie de la part de l’AKP [Parti turc de la justice et du développement] dans le but de faire d’une pierre deux coups :

- En finir avec les cantons d’auto-administration kurdes tels que déclarés par le Parti de l’Union démocratique Kurde [PYD : parti syrien fondé en 2003, dispose d’une branche armée connue sous le nom d’ « Unités de protection du peuple » (YPG), a déclaré son administration autonome dans trois cantons séparés dans le nord et le nord-est de la Syrie en 2013, dirigé par Saleh Muslim, considéré comme terroriste par la Turquie au même titre que le PKK, (NdT)]. D’où la rage d’Erdogan devant le refus de l’administration américaine d’inscrire ce parti sur la liste des organisations terroristes, les sommant de choisir entre lui et les Kurdes [2].

- Empêcher la libération d’Alep [que les sbires d’Erdogan ont particulièrement martyrisée ; NdT], ce que le premier ministre turc David Oglou a osé camoufler en « exhortant son peuple à acquitter sa dette historique envers ses frères aleppins » [3].

À mon avis, si Erdogan persiste dans cette voie, nous risquons une guerre kurdo-turque qui ne concernera pas uniquement les régions du nord de la Syrie, mais frappera aussi les métropoles turques, étant donné la densité démographique kurde en Turquie et les cellules dormantes du PKK [Parti (turc) des travailleurs du Kurdistan] qui combattent l’État turc depuis le 15 février 1984 ; combat intensifié suite à l’arrêt du « processus de paix » entre le PKK et l’AKP d’Erdogan. […]

Quant aux Saoudiens, ils souffrent d’un complexe historique. Ils voudraient régner sur Damas ou, en tout cas, prendre leur part de pouvoir ou de territoire, en imposant des faits militaires accomplis par l’intermédiaire de DAECH. Pratiquement tous les centres de recherche font état de la coopération entre Erdogan, les Saoudiens et DAECH. Par conséquent la situation est toujours très dangereuse.

Quel a été l’impact de votre présence au sein de la délégation du gouvernement syrien aux pourparlers de Genève 3, la Turquie et l’Arabie Saoudite s’étant opposées à la participation du PYD et notamment de Saleh Muslim ?

Sans parler de De Mistura qui a été surpris par la présence d’un Kurde à la droite du Dr Bachar al-Jaafari, tout autant que par la présence de quatre femmes syriennes spécialistes dans divers domaines dont le droit international, vous ne pouvez imaginer le nombre de courriers et de messages que j’ai reçus aussi bien des factions kurdes syriennes qu’irakiennes, reconnaissant que c’était là la preuve d’une ouverture indéniable de l’État syrien. Laquelle est évidente depuis la promulgation par le Président Bachar Al-Assad du décret 49 [7 avril 2011] accordant aux Kurdes étrangers la nationalité syrienne, ce que nous réclamions depuis 1962, [les sources parlent de 200 000 à 300 000 personnes ; NdT] et sa décision concernant l’enseignement de la langue et de la littérature kurdes à l’Université de Damas.

Ainsi Damas, la plus vieille ville du monde encore habitée, est aussi la première capitale du monde à délivrer une Licence en littérature et culture kurdes. D’autres grandes réalisations politiques et législatives sont en route et devront consacrer les droits des Kurdes syriens au niveau constitutionnel. […]

Au début de la crise, l’« Initiative nationale des Kurdes syriens » a été mal comprise, certaines factions kurdes nous accusant d’être des agents de l’État syrien. Soit dit en passant, nous sommes plutôt fiers d’être du côté de l’État syrien plutôt que d’être devenus des agents d’Israël, des USA et de tous les autres gouvernements ennemis de la Syrie. Sans oublier que les régions kurdes en Syrie, sont en réalité des régions de mixité arabo-kurdo-chrétienne par excellence, chacune étant une petite Syrie.

Mais aujourd’hui et au bout de ces cinq années de guerre contre la Syrie, même des opposants syriens kurdes ont fini par adopter notre point de vue. C’est pourquoi, il faut que ceux qui nous écoutent sachent que les élites kurdes ne sont pas toutes engagées dans l’ « opposition » [4]. En effet, nous pouvons diviser la scène kurde syrienne en trois catégories :

- Des petits partis favorables au « Conseil national kurde » [CNK] parrainé par Massoud Barzani en Irak [5], dont un seul représentant syrien faisait partie de la délégation du « groupe de Riyad », sélectionné par la Turquie, l’Arabie saoudite et les États ennemis, lors des pourparlers de Genève 3.

- Le PYD, le plus important des partis syriens kurdes, écarté de Genève 3 par un veto turc, avec l’approbation des USA et des Saoudiens ; ce qui implique que nous, les Kurdes, devrions comprendre qui sont nos alliés et qui se tient derrière la tragédie humaine de notre peuple.

- Un important courant populaire regroupant 60 à 70% des Kurdes syriens présents dans toutes les régions de Syrie et qui font partie intégrante de la patrie syrienne et soutiennent son État. […]

Il est vrai que je n’ai cessé de renforcer et de plaider pour ce courant patriote devant mes collègues du parlement car, comme vous le savez, la politique aussi a horreur du vide. Autrement dit, négliger une région peut la livrer à vos adversaires. Auquel cas, comment voudriez-vous qu’en tant que Kurde syrien ou Syrien kurde, peu importe, je puisse me contenter de Darbasiyah, de Amudah, de Qamishli, de Kobané [Ayn al-Arab], de Efrin, en me coupant de Lattaquié, de Damas, d’Alep et des autres gouvernorats ?

Nous les Kurdes de Syrie, même ceux engagés dans les partis d’opposition, n’avons pas d’agenda en faveur de la partition de la Syrie. Nous n’avons pas l’intention de mettre en place une entité politique indépendante en coupant une partie de la géographie nationale syrienne [6]. La Syrie est une et indivisible. C’est une parole définitive. Même les oppositions kurdes se sont engagées à la respecter.

Pourtant, et veuillez pardonner ma franchise, certains considèrent que les Kurdes syriens jouent sur tous les tableaux à la fois dans l’unique but de créer un gouvernement autonome. En pratique, ils négocieraient ouvertement avec les USA, la Russie, la Syrie et même ceux qui soutiennent le terrorisme. Que diriez-vous à ce sujet ?

Dans son ouvrage de 1997, Jonathan Randal arrive à la conclusion que les résistants kurdes ont mené des combats héroïques et ont remporté de grandes victoires militaires qu’ils ont finalement perdues sur les tables des négociations politiques. Dans le même ordre d’idée, je crois que la participation de certains partis kurdes à la « Coalition de Doha » [7] a nui au peuple kurde de Syrie. Et il est vrai que ces gens là ont effectivement commencé par réclamer le fédéralisme pour certaines régions de Syrie.

Je répète, à ceux qui nous écoutent, que la question kurde en Syrie est différente de celles qui se posent au Kurdistan turc, irakien et même iranien. Les régions kurdes de Syrie sont le maillon le plus faible de la « cause kurde » puisque, comme je l’ai déjà dit, ce sont des régions de mixité par excellence : un tiers de kurdes, un tiers d’arabes, un tiers de chrétiens. C’est ainsi !

Par conséquent, même si certains extrémistes kurdes voulaient établir une entité politique indépendante en territoire syrien, ils ne le pourront pas, faute d’assise populaire et géographique. Les trois cantons kurdes du nord, géographiquement séparés les uns des autres, sont donc la région de Qamishli [Al-Jazira], Kobané et Efrin ; alors que nous avons un million de Kurdes rien qu’à Damas et aussi dans certaines de ses banlieues malheureuses, d’où est probablement partie l’idée des trois cantons kurdes et de leur administration autonome.

Il n’empêche que cette question peut être réglée dans le cadre du décret concernant les « Administrations locales », en vigueur depuis 1972 [8] jusqu’aujourd’hui [9], par des amendements garantissant les droits des Kurdes au niveau de la future Constitution, à condition que nos frères kurdes ne touchent pas à la souveraineté et à l’unité territoriale de la Syrie, comme l’a déclaré notre géant de la diplomatie syrienne, Monsieur le Ministre Walid al-Mouallem.

Ce qui résoudrait nombre de nos problèmes et nous permettrait de continuer à vivre en harmonie avec nos frères arabes, chaldéens, assyriens, arméniens, tcherkess… ; autrement dit avec toutes les composantes du peuple syrien. Cette mixité est ce qui caractérise la Syrie. Elle a été l’oasis du « vivre ensemble » avant la naissance du Seigneur Jésus Christ. Elle l’est restée jusqu’ici et le restera.

Concernant les négociations des Kurdes avec les Américains, vous savez fort bien que les USA ont armé l’ASL et Al-Nosra, lesquels ont rejoint DAECH, pour réussir leur projet de démantèlement de la Syrie, mais qu’ils ont échoué, surtout depuis l’intervention des Russes et de leurs avions Sukhoï. Ils avaient donc besoin d’un « allié au sol », d’où le choix porté sur les Unités de protection du peuple [YPG] qui les aideraient à contrôler certaines zones géographiques syriennes et ainsi, à se confronter indirectement au camp syro-russo-iranien.

J’ai donc conseillé à mes frères dirigeants de l’YPG de « ne pas mettre leurs œufs dans le panier US ». Les USA ne donneront rien aux Kurdes. Ils les vendront à Erdogan, comme ils ont vendu le PKK et 25 millions de Kurdes, fermant les yeux sur les villes kurdes toujours bombardées par l’armée turque [10]. Ils comptent nous utiliser, nous les Kurdes, dans des opérations au sol à Raqqa ou à Jarablus avant d’inviter les sbires de Turquie à y entrer.

C’est pourquoi, je dis que la place naturelle des combattants héroïques de l’YPG, dont la résistance à Kobané fait désormais partie de la mythologie du peuple syrien, est dans le camp de la Syrie, en coopération avec les deux armées russe et syrienne, lesquelles n’ont pas été avares de leur soutien aux unités de l’YPG et à d’autres.

Une coopération qui a lieu ou qui devrait avoir lieu ?

Une coopération qui a lieu et qui me laisse espérer que nous, les Kurdes, tirerons les leçons de toutes les étapes historiques où les USA nous ont bernés. Savez-vous qu’ils sont derrière l’échec de la Révolution kurde menée par Mustapha Barzani en Irak, suite aux « Accords d’Alger de 1975 » ?

Je vais souvent à Erbil où je rends visite à Massoud Barzani, président de la région autonome du Kurdistan irakien [mais dont le mandat est périmé, NdT] et au premier ministre Netchirvan Barzani avec lequel je suis lié d’amitié. Nous nous tenons mutuellement au courant de la situation. Savez-vous que ni eux, ni le président Jalal Talabani, n’oublieront jamais le soutien des deux Assad aux Kurdes d’Irak, de Turquie et même de Syrie ?

J’ai été, pendant plusieurs années, le conseiller de Abdullah Öcalan [le chef du PKK détenu dans l’île prison d’Imrali depuis 1999 ; NdT] et responsable du dossier kurde dans tout le Moyen-Orient. Savez-vous qu’il a été capturé au cours d’une opération menée conjointement par les services secrets turcs, américains et israéliens ? A priori, ce n’est plus un secret pour personne [11].

Partant de là, comment pourrions-nous admettre que des opposants kurdes syriens soient inclus dans le « groupe de Riyad » ? Comment pourrions-nous accorder notre confiance aux américains ? Les USA n’ont pas d’alliés, même leurs agents sont à durée limitée. Ils ont vendu le Chah d’Iran dont tous les roitelets et émirs du Golfe baisaient la main parce qu’il était du côté d’Israël, alors que les voici qui complotent contre la Syrie et la République islamique d’Iran parce qu’elle est du côté opposé et qu’elle a transformé l’ambassade d’Israël en bureau de l’OLP. Ils ont vendu Pervez Musharraf, Hosni Moubarak, Zein el-Abidine ben Ali, et demain ils vendront les Saoudiens. […]

Les USA ne veulent pas participer directement à un combat au sol et ne souhaitent surtout pas verser le sang de leurs soldats. Que des Turcs, des Saoudiens ou des Kurdes versent le leur, que voulez-vous que ça leur fasse ? Dans tous les cas, leur pragmatisme légendaire les aidera à se retourner contre n’importe lequel de leur allié du moment et à engranger un bénéfice à nos dépens. […]

Ceci sans oublier que tous les blocages que nous avons constatés à Genève étaient clairement destinés à exclure non seulement les Kurdes syriens mais le peuple syrien dans son ensemble, en réservant les pourparlers au « groupe de Riyad » et aux chefs de ses factions armées. Ce qui nous fait dire pour la énième fois : pourquoi dialoguer avec eux ? Autant dialoguer avec leurs maîtres qui ne cherchent toujours qu’à les protéger de l’avancée de nos héroïques soldats, de nos Forces populaires, de nos Unités de protection du peuple, couverts par l’aviation militaire syrienne et les Sukhoï russes…

Notes :
[1] Le président al-Assad à l’AFP / 12 février 2016
http://sana.sy/?p=335714
[2] Erdogan: Washington doit choisir entre la Turquie et les Kurdes
http://fr.sputniknews.com/international/20160207/1021546560/erdogan-demande-washington-choisir-lui-kurdes.html
[3] Le premier ministre turc promet de « défendre » Alep
http://fr.sputniknews.com/international/20160209/1021610616/turquie-alep-defense.html#ixzz3zhYtlbnx
[4] Regard syrien sur les Kurdes…
http://reseauinternational.net/regard-syrien-les-kurdes-mouvement-du-hamas/
[5] Le Conseil National Kurde
https://fr.wikipedia.org/wiki/Conseil_national_kurde
« Fondé à Erbil (Irak) le 26 octobre 2011 sous le parrainage de Massoud Barzani, peu de temps après l’annonce de la création du Conseil national syrien (CNS). Le CNK regroupe 15 partis kurdes syriens en mai 2012. Opposé également au régime de Bachar el-Assad, il se différencie du reste de l’opposition syrienne en ce qu’il souhaite une décentralisation et lutte pour l’autonomie des Kurdes. Le CNK est par ailleurs entré en conflit avec le Parti de l’union démocratique (PYD), accusé d’être un soutien au gouvernement baasiste syrien. Le 12 juillet 2012, le Conseil national kurde et le Parti de l’union démocratique ont signé un accord d’union dans une structure commune, le Conseil suprême kurde1. Cependant, le PYD s’est vite trouvé en position dominante dans le Conseil suprême ; en décembre 2013-janvier 2014, le Gouvernement régional du Kurdistan irakien a même fermé brièvement la frontière entre les deux pays pour forcer le PYD à rendre une partie de ses pouvoirs au CNK2. »
[6] Syrie: les Kurdes n’ont pas l’intention de mettre en place une fédération autonome (représentant)
http://french.xinhuanet.com/monde/2013-11/13/c_132883417.htm
[7] la Coalition de Doha (ou plus communément : La Coalition d’Istanbul).
Fondée en novembre 2012 à Doha suite à un accord entre le Conseil National Syrien [CNS : lancé le 1e octobre 2011 à Istanbul en Turquie] et d’autres forces de l’opposition, avec le soutien de la France, des États-Unis, de l’Arabie Saoudite, du Qatar et de la Turquie… ; son bras armé étant l’ASL [la soi-disant Armée Syrienne Libre].
Regroupe des personnalités, des partis et des représentants de factions armées.
Reconnue par plus de 120 pays lors de la prétendue « Conférence des Amis de la Syrie » à Marrakech fin 2012.
A participé aux réunions de Genève 1[juin 2012] et Genève 2 [janvier 2014]
Dirigée par Khaled Khoja d’origine turkmène, résidant en Turquie.
Nombre de ces éléments, dont les Frères musulmans, se sont retrouvés dans le « groupe de Riyad ».
Cramponnée à l’idée d’un « gouvernement transitoire qui aurait les pleins pouvoirs exécutifs », issue de Genève 1 et interprétée comme une décision internationale de destitution du président syrien.
[8] Administrations locales : décrets 24 et 29/ 1972
http://www.ambassadesyrie.fr/politique1.php
[9] La Constitution de de la République arabe syrienne, Administrations locales : articles 130 et 131 / 2012
http://sana.sy/fr/?page_id=1489
[10] Trois villes kurdes de Turquie devenues zones de guerre
http://www.liberation.fr/planete/2015/12/17/trois-villes-kurdes-de-turquie-devenues-zones-de-guerre_1421451
[11] Syrie et Öcalan : La citadelle des hommes libres !
http://www.mondialisation.ca/syrie-et-ocalan-la-citadelle-des-hommes-libres/5307889



Pourquoi l’Ouest hait la Russie





Une explication historique. Le monde occidental est malade et le remède s’appelle la Russie, pas la Russie de Eltsine, mais celle de Poutine. Selon l’Ouest, un « bon » dirigeant russe doit affaiblir la Russie et la rendre dépendante, Poutine fait le contraire − il rend la Russie forte et indépendante, il est donc « mauvais » pour l’Occident.

L’Occident peut facilement être défini comme regroupant les pays anglo-saxons et l’Union européenne, mais sans les Balkans. De plus, il n’est pas du tout ce que lui-même, ou ses médias de propagande, voudraient nous faire croire. À travers l’histoire de l’Europe, des pouvoirs différents se sont succédé.

Après la Deuxième Guerre mondiale, il y avait de nouveau un équilibre du pouvoir jusqu’à l’éclatement de l’Union soviétique en 1991. Puis ont suivi près de deux décennies d’expansion américano-occidentale débridée dans le vide du pouvoir qui a suivi. Cette expansion a été remise en cause brusquement en 2008, avec la guerre en Géorgie. Ceci est − très grossièrement simplifiée − l’histoire précédent juste notre époque. Alors pourquoi l’Occident hait-il littéralement la Russie ?

Eh bien, chaque fois qu’un pouvoir en Europe − et plus tard dans le monde − a été près d’atteindre une position dominante dans la totalité ou une grande partie de l’Europe ou du monde, c’est la Russie − au XXème siècle l’URSS − qui a mis un arrêt à son expansion. L’avancée de l’ordre allemand des Chevaliers teutoniques a été stoppée par Alexander Nevsky au XIIIème siècle, le roi suédois Charles XII a été vaincu à Poltava au XVIIIème, Napoléon en 1812, l’Empire britannique a été tenu à l’écart de l’Asie centrale et de la Chine au XIXème, l’Allemagne a été arrêtée deux fois au XXème lors de la Première Guerre mondiale et surtout la Seconde. Les États-Unis n’ont pas pu dominer le monde durant la Guerre Froide. Il n’est pas étonnant que toutes ces puissances détestent la Russie. De ce fait ils ont créé l’OTAN, et les États-Unis fulminent aujourd’hui contre la Russie au prétexte de la crise en Ukraine. L’objectif à long terme de l’Occident a toujours été la domination du monde sous une forme ou sous une autre : l’Amérique du Sud fut d’abord une colonie espagnole et portugaise, puis une « arrière-cour » de l’Amérique du Nord. Mais au cours des dernières décennies, ils se sont libérés. Le Moyen-Orient a été démantelé et il est toujours maintenu sous le joug de dictateurs pro-occidentaux, les bons dictateurs − « les nôtres » disait Kissinger − à la différence des mauvais − qui nationalisent le pétrole − et sont damnés d’avoir cette ressource dans leurs pays. L’Afrique a été divisée en petits morceaux et libérée seulement après de longues guérillas − où de nombreux pays ont reçu un soutien de l’Union soviétique -, l’Inde a été une colonie britannique pendant cent ans, la Chine était coupée en plusieurs parties, mais a été sauvée en grande partie par le soutien soviétique. Chaque fois, la Russie / Union soviétique a déjoué les plans de l’Ouest.

Malheureusement, l’Union soviétique a été trahie de l’intérieur, au lieu de gagner la démocratisation et le renouvellement ; l’Occident a alors eu le champ libre pour réaliser ses rêves. Mais comme je l’ai déjà dit, un homme a mis fin à cela il y a quelques années.

Pensez ce que vous voulez à propos de Poutine, mais du point de vue historique, il est la personne la plus importante des soixante-dix dernières années. Sa vision d’un monde multipolaire, dans lequel les BRICS jouent un rôle de premier plan, est le clou dans le cercueil des ambitions occidentales. Sous son mandat en tant que président ou premier ministre russe, il a soutenu la libération continue de l’Amérique du Sud de d’influence des États-Unis, il a libéré l’Abkhazie et l’Ossétie du Sud, il a empêché les attaques directes contre l’Iran et la Syrie. Maintenant, il doit mener la crise en Ukraine / Novorossie à une conclusion diplomatique aboutissant, soit à un état fédéral neutre en Ukraine avec des droits égaux pour les russophones, soit à une Novorossie libre, y compris les territoires à l’est du Dniepr et la Transnistrie. Donc, le fait que l’Occident a organisé et dirigé le coup d’État nazi à Kiev ne devrait vraiment surprendre personne. Voilà pourquoi les médias en Occident sont remplis de mensonges à leurs propres peuples − la vérité doit être cachée à tout prix.

Mais les plans de l’Ouest commencent à se fissurer : la Russie n’abandonnera pas le Donbass, ni la Novorossie −  et ne le peut pas, pour des raisons internes. Elle n’a pas le choix parce que si la Russie perd cette bataille, la prochaine sera livrée sur le territoire russe. La Russie va provoquer un changement de régime et la fédéralisation de l’ensemble de l’Ukraine ou bien libérera la Novorossie, y compris les terres à l’est du Dniepr. La Chine soutient la Russie, l’Inde est bienveillante, l’Amérique du Sud aussi. Même les peuples de plusieurs pays européens qui ont connu l’expérience de l’occupation nazie soutiennent la Russie contrairement à leurs gouvernements qui obéissent aux États-Unis. Des manifestations pour la Novorossie se produisent régulièrement en Espagne, en France, en Italie, en Grèce, en Hongrie, en Serbie, en Bulgarie, etc. Même la Turquie, l’Iran, la Syrie et l’Afghanistan savent d’où vient la menace pour la paix et la sécurité − et qu’elle ne vient pas de la Russie. Maintenant, en désespoir de cause, les médias occidentaux, à la demande de leurs propriétaires / gouvernements accusent la Russie, Poutine et les combattants de la liberté en Novorossie d’être des « nationalistes d’extrême droite », des « communistes purs et durs », des «  terroristes », ou des « fascistes nationaux »… et tout le reste, et de préférence en même temps. Tout cela est tellement absurde que même les gens ordinaires en Occident commencent à se réveiller, voient à travers les mensonges, et découvrent même les putschistes de Kiev pour ce qu’ils sont vraiment : un mélange de nazis, de fascistes et d’extrémistes, installés par les intérêts économiques et géopolitiques des États-Unis. Plus les médias et les gouvernements occidentaux réprimandent la Russie, plus cela signifie que celle-ci est juste et dans son droit.

Y a-t-il encore quelqu’un qui doute que les gouvernements occidentaux détestent la Russie ? Permettez-moi de vous donner deux exemples : sur les 365 jours de l’année, l’UE a choisi le 9 mai [notre 8 mai en France, jour de célébration de la victoire sur les nazis, NdT] pour célébrer la Journée de l’Europe ! Pourquoi ? Pour diluer et diminuer le rôle de l’URSS dans la Seconde Guerre mondiale, bien sûr, et que les gens oublient − et bien, nous n’oublierons pas ! En outre, récemment avant les Jeux Olympiques de Rio, l’Ouest, par son influence sur l’agence anti-dopage de l’AMA, a interdit la participation d’athlètes russes suite à des allégations − non prouvées − les accusant de dopage. Dans le même temps, plusieurs athlètes occidentaux qui ont évidemment triché et ont été convaincus de dopage lors de contrôles antérieurs, sont autorisés à participer, comme Justin Gatlin [médaille d’argent du 100m à Rio, NdT].

Oui, la Russie est différente, elle refuse de se soumettre au « nouvel ordre mondial » et elle gagne de plus en plus de partisans. Elle refuse de jouer selon les règles de l’Occident, des règles que l’Occident change à volonté quand cela lui convient. La Russie est la Russie tout simplement, et à cause de cela l’Occident la déteste, ainsi que son nouveau-né : la Novorossie.


Source : Nicholas Nicholaides : Pourquoi l’Ouest hait la Russie (Le Saker Francophone)


dimanche 28 août 2016

Benjamin Blanchard à propos de la Syrie : une situation très complexe…




Prétextant la rencontre du secrétaire d’État américain, John Kerry, avec son homologue russe, Sergueï Lavrov, pour discuter de la Syrie, Benjamin Blanchard, cofondateur de SOS Chrétiens d’Orient, tente de faire un point de situation d’un pays dans lequel il se rend très fréquemment. Benjamin Blanchard tente de décrire, malheureusement sans cartes à l'appui, ce qui se passe actuellement à Alep et plus au nord face à la Turquie, aux Américains et aux Kurdes… Refusons pourtant de parler de "guerre civile" avec Benjamin Blanchard.  Bien qu'il connaisse assez bien la situation Benjamin Blanchard semble vouloir ignorer ici, pour des raisons qui doivent lui être propres, qu'il s'agit avant tout et dès l'origine d'un conflit importé dans le sillage des "printemps arabes"… 




Source : Boulevard Voltaire - Benjamin Blanchard : Syrie, une guerre civile dans la guerre civile


samedi 27 août 2016

Les Bobos ça osent tout… Drague, sexe et burka…



Quand le monde devient tout noir… sale présage !






À la terrasse de « Chez Panis » près de Notre-Dame de Paris, j’ai entendu ce qui suit. Une jeune femme pas blonde en tailleur d’été léger, le « smartphone » rivé à son oreille, des lunettes de soleil « fashion » sur la table. La cathédrale devant elle, le spectacle du miroitement des eaux de la Seine sous le soleil, les arbres sur les berges du fleuve, les bouquinistes, lui sont parfaitement indifférents. Les jambes élégamment croisées, un sourire mécanique sur les lèvres, elle parle, parle et parle encore avec animation à un correspondant…

« Tu sais que Anne-Charlotte s’est convertie à l’islam ? Elle porte le voile maintenant. Je l’ai eu au téléphone hier soir…
C’est diiingue comme ça lui va bien moi je trouve, ça met en valeur l’ovale de son visage…
(rire de connivence avec son correspondant)
Elle trouve que c’est mieux que de toujours chercher à séduire du coup. Et puis maintenant, elle est toujours aussi libre de son corps qu’avant. C’est juste qu’elle veut que l’homme qu’elle aime en ait l’exclusive, son corps lui appartient elle fait ce qu’elle veut. Elle choisit de ne le montrer qu’à lui. Si on réfléchit, moi je trouve ça beau. Tu trouves pas ? Et puis si elle veut elle pourra toujours divorcer, on est quand même en démocratie. On a le droit de faire ce qu’on veut…
J’étais étonnée, on la voyait plus à Saint-Séverin pendant les veillées organisées par le père Léon. Elle les trouvait super, on chantait, c’était gai au moins, pas comme pendant les autres messes en fait. Et puis on était tous super-copains au moins. Après les veillées on allait toujours prendre un pot près de l’Hôtel de ville. Tu te souviens pas ? Il y avait Yves et Gilles les deux garçons qui étaient en « prépa » à Janson et qui bossaient ensemble, des homos super sympas, drôlement sensibles. D’ailleurs maintenant ils sont en couple… Non ? Tu savais pas ? Ils se sont mariés, ils veulent adopter… Chacun est libre de faire ce qu’il veut…
Anne-Charlotte elle, elle va avoir un enfant. Tu te rends compte ! Elle sortait avec plein de garçons. Maintenant elle habite à Villetaneuse pas loin des parents de son fiancé, parce qu’elle est fiancée ! Elle lit le Coran tous les jours, elle est drôlement impliquée tu vois… Du coup, ses parents à Anne-Charlotte sont pas trop d’accord…
Elle veut se marier avec Ahmed, mais si ! Son copain de Jussieu ! Religieusement ! C’était un type un peu coincé je trouvais mais drôlement profond et tout, super intello en fait. Il est plus profond que tous les garçons qu’on connaissait. Et puis du coup il a quand même eu une bonne éducation. Des fois je comprenais pas tout ce qu’il disait mais il était patient, il expliquait toujours.
C’est chouette quand même de s’ouvrir comme ça aux autre cultures, tu vois. Si on faisait tous pareil, ce serait la paix partout, il y aurait plus des intégristes et des terroristes, plus de guerres. Moi je les comprends quand même un peu on leur a volé leurs richesses pendant des siècles, on les a colonisés, et pis maintenant on bombarde leur pays, du coup ils ont bien le droit de vouloir vivre selon leurs coutumes. »

… conclut-elle, se levant et quittant sa table.


Source : Causeur.fr - Convers(at)ion de comptoir - L’islam vu du Ve arrondissement de Paris


Quand s'affichent courage et fierté de toute une Nation debout, la Syrie…



Pendant qu'en France les uns et les autres babillent et se provoquent mutuellement sur des modes et interdits vestimentaires balnéaires, en Syrie les femmes se drapent dans leur drapeau national… Toute la différence entre les composantes - je dis bien toutes les composantes, tant indigènes qu'allogènes - d'un pays décadent et une Nation fière et debout face à son destin, la Syrie…


Lara, photographiée par Ashraf Zeinah AZ, le 12 septembre 2013






Ashraf Zeinah Photography

vendredi 26 août 2016

Déclaration d'Hélie Denoix de Saint Marc devant le Haut tribunal Militaire, le 5 juin 1961



« Le lundi 5 juin en fin d'après-midi, le procureur Reliquet se rend auprès de M. Patin, président du haut tribunal militaire. Il raconte :

« Je lui fais part de mon entretien avec Messmer, des instructions écrites que j'ai reçues et de la décision que j'ai prise. Le président Patin me demande comment je vais justifier mon attitude. Je lui réponds que j'exposerai au haut tribunal les arguments que j'ai tenté de faire valoir devant le ministre des Armées. M. Patin, gaulliste inconditionnel, me désapprouve de ne pas m'incliner devant la volonté du maître. Je lui dis que je regrette notre désaccord, mais que je ne puis me ranger à sa manière de voir. Je recherche l'équité et non à plaire au gouvernement. »

Tendu par l'épreuve qui l'attend, devant ses juges et la presse, Saint Marc est conduit dans un camion grillagé de la prison de la Santé au Palais de Justice. Trois gardes mobiles qui ont servi en Indochine, ne sachant pas très bien comment se comporter, se mettent au garde-à-vous devant le fourgon. Par les fentes d'aération, Saint Marc tente de saisir quelques éclairs de liberté : la foule qui se presse, un couple qui s'embrasse, des rires volés au passage, le soleil aussi.

À 13 heures, dans la grande salle d'audience de la 1re Chambre de la cour d'appel de Paris, Hélie Denoix de Saint Marc fait une entrée à sensation en uniforme d'apparat, béret vert et décorations sur la poitrine. Un choix provocateur : « J'ai trouvé que vraiment, il y allait fort. Mais c'était bien dans son caractère : ne pas composer, ne pas faire de concessions », commente le Père Moussé, son camarade de Buchenwald.

L'air étonnamment juvénile, les traits tendus, Saint Marc sort d'une sacoche de cuir noir un texte de quatre pages, écrit presque d'un trait dans sa cellule de la Santé.

« Ce que j'ai à dire sera simple et sera court. Depuis mon âge d'homme, Monsieur le président, j'ai vécu pas mal d'épreuve : la Résistance, la Gestapo, Buchenwald, trois séjours en Indochine, la guerre d'Algérie, Suez, et encore la guerre d'Algérie…

« En Algérie, après bien des équivoques, après bien des tâtonnements, nous avions reçu une mission claire : vaincre l'adversaire, maintenir l'intégrité du patrimoine national, y promouvoir la justice raciale, l'égalité politique.

« On nous a fait faire tous les métiers, oui, tous les métiers, parce que personne ne pouvait ou ne voulait les faire. Nous avons mis dans l'accomplissement de notre mission, souvent ingrate, parfois amère, toute notre foi, toute notre jeunesse, tout notre enthousiasme. Nous y avons laissé le meilleur de nous-mêmes. Nous y avons gagné l'indifférence, l'incompréhension de beaucoup, les injures de certains. Des milliers de nos camarades sont morts en accomplissant cette mission. Des dizaines de milliers de musulmans se joints à nous comme camarades de combats, partageant nos peines, nos souffrances, nos espoirs, nos craintes. Nombreux sont ceux qui sont tombés à nos côtés. Le lien sacré du sang versé nous lie à eux pour toujours.

« Et puis un jour, on nous a expliqué que cette mission était changée. Je ne parlerai pas de cette évolution incompréhensible pour nous. Tout le monde la connaît. Et un soir, pas tellement lointain, on nous a dit qu'il fallait apprendre à envisager l'abandon possible de l'Algérie, de cette terre si passionnément aimée, et cela d'un cœur léger. Alors nous avons pleuré. L'angoisse a fait place en nos cœurs au désespoir.

« Nous nous souvenions de quinze années de sacrifices inutiles, de quinze années d'abus de confiance et de reniement. Nous nous souvenions de l'évacuation de la Haute-Région, des villageois accrochés à nos camions, qui, à bout de forces, tombaient en pleurant dans la poussière de la route. Nous nous souvenions de Diên Biên Phu, de l'entrée du Vietminh à Hanoï. Nous nous souvenions de la stupeur et du mépris de nos camarades de combat vietnamiens en apprenant notre départ du Tonkin. Nous nous souvenions des villages abandonnés par nous et dont les habitants avaient été massacrés. Nous nous souvenions des milliers de Tonkinois se jetant à la mer pour rejoindre les bateaux français.

« Nous pensions à toutes ces promesses solennelles faites sur cette terre d'Afrique. Nous pensions à tous ces hommes, à toutes ces femmes, à tous ces jeunes qui avaient choisi la France à cause de nous et qui, à cause de nous, risquaient chaque jour, à chaque instant, une mort affreuse. Nous pensions à ces inscriptions qui recouvrent les murs de tous ces villages et les mechtas d'Algérie :

« L'Armée nous protègera, l'armée restera. »

« Nous pensions à notre honneur perdu.

« Alors le général Challe est arrivé, ce grand chef que nous aimions et que nous admirions et qui, comme le maréchal de Lattre en Indochine, avait su nous donner l'espoir et la victoire.

« Le général Challe m'a vu. Il m'a rappelé la situation militaire. Il m'a dit qu'il fallait terminer une victoire entièrement acquise et qu'il était venu pour cela. Il m'a dit que nous devions rester fidèles aux combattants, aux populations européennes et musulmanes qui s'étaient engagées à nos côtés. Que nous devions sauver notre honneur.

« Alors j'ai suivi le général Challe. Et aujourd'hui, je suis devant vous pour répondre de mes actes et de ceux des officiers du 1er R.E.P., car ils ont agi sur mes ordres.

« Monsieur le président, on peut demander beaucoup à un soldat, en particulier de mourir, c'est son métier. On ne peut lui demander de tricher, de se dédire, de se contredire, de mentir, de se renier, de se parjurer. Oh ! Je sais, Monsieur le président, il y a l'obéissance, il y a la discipline. Ce drame de la discipline militaire a été douloureusement vécu par la génération d'officier qui nous a précédés, par nos aînés. Nous-mêmes l'avons connu à notre petit échelon, jadis, comme élèves officiers ou comme jeunes garçons préparant Saint-Cyr. Croyez bien que ce drame de la discipline a pesé de nouveau lourdement et douloureusement sur nos épaules, devant le destin de l'Algérie, terre ardente et courageuse, à laquelle nous nous sommes attachés aussi passionnément qu'au sol de nos provinces natales.

« Monsieur le président, j'ai sacrifié vingt années de ma vie à la France. Depuis quinze ans, je suis officier de Légion. Depuis quinze ans, je me bats. Depuis quinze ans, j'ai vu mourir pour la France des légionnaires, étrangers peut-être par le sang reçu, mais français par le sang versé.

« C'est en pensant à mes camarades, à mes sous-officiers, à mes légionnaires tombés au champ d'honneur, que le 21 avril, à treize heures trente, devant le général Challe, j'ai fait mon libre choix.

« J'ai terminé, Monsieur le président. »


*   *   *
La prison… et après…

" Une heure, un jour, j’ai tout perdu. Je me suis retrouvé seul dans une cellule. J’ai compris alors la vanité de bien des choses et l’hypocrisie de bien des hommes.

J’ai vécu les premiers mois de détention en référence constante aux camps de concentration. Ce souvenir me donnait de la force. Vingt ans plus tôt, j’avais tenu le coup. Pourquoi lâcher prise ? Le désarroi m’envahissait en pensant à ma femme, si jeune encore. Tout juste vingt-cinq ans et deux petites filles qui parlaient à peine. Dans la tempête, il est plus facile d’être seul. Quand on y entraîne les siens, les choses deviennent obscures.

Aujourd’hui encore, des souvenirs de coursive, de fenêtres ouvertes sur le béton, de nuits d’angoisse, d’ennui à couper au couteau, remontent parfois à la surface. Ce ne sont pas des images anodines. Le corps se met en berne, lourd et fatigué. Le ciel devient blafard. Je me suis senti soudain comme un prisonnier en cavale, dont l’esprit échafaude mille solutions pour ne pas être renvoyé en cellule.

Aucune solidarité humaine ne pourra jamais empêcher l’enfermement d’attaquer les prisonniers dans ce qu’ils ont de meilleur. Comme la rouille érode le fer, la prison détruit. C’est un pourrissoir moral. L’uniformité des jours m’écrasait. J’étais nourri, chauffé, logé. Je n’avais plus aucune initiative, aucune responsabilité. Chaque heure, chaque minute, il fallait résister à la destruction de soi. Au fil des mois, l’angoisse devint mon ennemie familière : l’impuissance, l’accablement des aubes sans oubli, l’ennui monstrueux que rien ne pouvait combler. L’angoisse montait à intervalles réguliers, comme une marée puissante, bousculant les résolutions, la volonté, le courage. C’était une lutte exténuante qui se déroulait dans un cadre morne, toujours semblable, dont la règle était la régularité oppressante des horaires.

J’ai compris en prison ce que pouvait être la vocation monastique, la contemplation. Certes, le moine choisit sa condition. Mais le monastère et la détention sont des expériences similaires. Dehors, la liberté se dissout parfois dans l’agitation. L’enfermement peut développer une force intérieure qui peut être plus grande que la violence qui nous est faite. C’est ce qui m’a sauvé plusieurs fois dans ma vie…


…  À ma sortie, en dehors de l’oasis familiale, j’ai connu une sorte de trou noir. Je ne reconnaissais plus ni les lieux, ni les gens, ni les enseignes, ni les voitures. Je me sentais étranger dans un monde étranger. Je n’avais plus de papiers d’identité, plus de carnet de chèques, plus de maison, plus de métier. Pour de longs mois encore, j’étais un citoyen de second rang. On m’invita à Paris quelques jours, et ce fut pire encore. J’avais une sensibilité exacerbée, presque obsessionnelle, vis-à-vis de la vanité, de l’hypocrisie, des tiroirs à double fond de la comédie humaine. On me posait des questions imbéciles sur ma détention. La moindre manifestation maladroite, qu’elle fût de mépris ou de flatterie, réveillait ma colère. 

Il s’en est fallu d’un rien pour que je bascule dans une délectation tragique et un puits d’amertume."




"Que dire à un jeune de 20 ans"… Hélie Denoix de Saint Marc s'adresse à la jeunesse…




Hommage à Hélie Denoix de Saint Marc : « Que dire à un jeune de vingt ans ? »


Le commandant Hélie Denoix de Saint Marc s'est éteint le lundi 26 août 2013. Avec lui, c'est une figure emblématique qui disparaît. Malgré une vie mouvementée : résistant à 16 ans puis déporté, guerre d'Indochine, guerre d'Algérie, Putsch des généraux, prison… Hélie Denoix de Saint Marc était en paix avec lui-même. Il a mené une vie en accord avec son éthique, sans jamais démordre des principes qu'il avait fait siens. Dans un monde où « tout vaut tout », il a eu la force de rester en dehors des trahisons et des coups bas. Hélie Denoix de Saint-Marc a traversé la deuxième moitié du 20ème siècle, tel un aristocrate. Dans « Les sentinelles du soir » il déclarait vouloir « Simplement essayer d'être un homme ». Cette sérénité, cette droiture se retrouvent dans ses écrits. « Que dire à un jeune de vingt ans ? ». Ce texte est extrait du livre « Toute une vie » paru en 2004. Il a pour but de donner des conseils et des préceptes de vie, aux jeunes adultes, qui souhaitent réussir leur vie autrement, qu'en gagnant de l'argent, mais on y trouve aussi une critique des déviances de notre temps. À travers ce texte, c'est une part de l'âme et de l'esprit européens qui transparait, c'est un code de conduite, valable de Moscou à Brest, d'Athènes à Oslo. C'est un homme, riche de son expérience personnelle et de sa vie, qui écrit. Il lègue un trésor, les secrets du comportement, de la tenue, et du style qui doivent être ceux de l'homme européen, ceux d'un homme libre.



Quand on a connu tout et le contraire de tout,
quand on a beaucoup vécu et qu’on est au soir de sa vie,
on est tenté de ne rien lui dire,

sachant qu’à chaque génération suffit sa peine,
sachant aussi que la recherche, le doute, les remises en cause
font partie de la noblesse de l’existence.

Pourtant, je ne veux pas me dérober,
et à ce jeune interlocuteur, je répondrai ceci,

en me souvenant de ce qu’écrivait un auteur contemporain :

« Il ne faut pas s’installer dans sa vérité
et vouloir l’asséner comme une certitude,
mais savoir l’offrir en tremblant comme un mystère ».

À mon jeune interlocuteur,

je dirai donc que nous vivons une période difficile où les 
bases de ce qu’on appelait la Morale
et qu’on appelle aujourd’hui l’Éthique,

sont remises constamment en cause,

en particulier dans les domaines du don de la vie,
de la manipulation de la vie,

de l’interruption de la vie.

Dans ces domaines,

de terribles questions nous attendent dans les décennies à venir.
Oui, nous vivons une période difficile

où l’individualisme systématique,

le profit à n’importe quel prix,

le matérialisme,

l’emportent sur les forces de l’esprit.

Oui, nous vivons une période difficile
où il est toujours question de droit et jamais de devoir
et où la responsabilité qui est l’once de tout destin,
tend à être occultée.

Mais je dirai à mon jeune interlocuteur que malgré tout cela,
il faut croire à la grandeur de l’aventure humaine.

Il faut savoir,

jusqu’au dernier jour,

jusqu’à la dernière heure,

rouler son propre rocher.

La vie est un combat

le métier d’homme est un rude métier.
Ceux qui vivent sont ceux qui se battent.

Il faut savoir

que rien n’est sûr,

que rien n’est facile,

que rien n’est donné,

que rien n’est gratuit.

Tout se conquiert, tout se mérite.

Si rien n’est sacrifié, rien n’est obtenu.

Je dirai à mon jeune interlocuteur

que pour ma très modeste part,

je crois que la vie est un don de Dieu

et qu’il faut savoir découvrir au-delà de ce qui apparaît comme l’absurdité du monde,
une signification à notre existence.

Je lui dirai

qu’il faut savoir trouver à travers les difficultés et les épreuves,
cette générosité,

cette noblesse,

cette miraculeuse et mystérieuse beauté éparse à travers le monde,
qu’il faut savoir découvrir ces étoiles,

qui nous guident où nous sommes plongés

au plus profond de la nuit
et le tremblement sacré des choses invisibles.

Je lui dirai

que tout homme est une exception,
qu’il a sa propre dignité

et qu’il faut savoir respecter cette dignité.

Je lui dirai

qu’envers et contre tous

il faut croire à son pays et en son avenir.

Enfin, je lui dirai

que de toutes les vertus,

la plus importante, parce qu’elle est la motrice de toutes les autres
et qu’elle est nécessaire à l’exercice des autres,
de toutes les vertus,

la plus importante me paraît être le courage, les courages,

et surtout celui dont on ne parle pas
et qui consiste à être fidèle à ses rêves de jeunesse.

Et pratiquer ce courage, ces courages,
c’est peut-être cela


Hélie de Saint Marc

Hommage à Hélie Denoix de Saint-Marc, Grand-Croix de la Légion d'Honneur


Le Commandant Hélie DENOIX de SAINT-MARC s'est éteint le lundi 26 août 2013
Ses obsèques solennelles ont célébrées vendredi 30 août 2013  à 15 heures
en la primatiale Saint-Jean-Baptiste-et-Saint-Étienne de Lyon
Le cardinal Philippe Barbarin, archevêque de Lyon, primat des Gaules, a célèbré la messe
Le général Martial de Braquilanges, gouverneur militaire, a organisé les honneurs militaires
L’ADIMAD était représentée, entre autres, par son vice-président Jean Favarel


MÉMOIRE DE LA RÉSISTANCE ALGÉRIE FRANÇAISE


Hélie Denoix de Saint-Marc, né le 11 février 1922 à Bordeaux, est unanimement respecté pour son humanisme… Résistant, déporté, officier de la Légion étrangère, il participe au putsch des généraux, en 1961. Arrêté, il reste cinq ans en prison avant d'être gracié. Il est l'auteur de nombreux livres, dont ses Mémoires d'homme sage attaché à la vérité : "Les Champs de braise".  Hélie Denoix de Saint-Marc incarne, mieux que quiconque, le destin tragique de toute une génération de militaires, une histoire que retrace le récent Prix Goncourt.

Mais pour la plupart d'entre nous Hélie Denoix de Saint-Marc reste avant tout cet officier mythique du putsch d’avril 1961… La vie de cet officier parachutiste membre de l’état-major du général Massu lors de la Bataille d’Alger en 1957, participant au putsch d’avril 1961, ne peut que susciter une immense admiration. Il fut de ceux qui défendirent avec loyauté une certaine idée de l’Algérie française ou tout du moins une solution dans un cadre français. Le respect de la parole donnée contre la trahison du pouvoir gaulliste l’a toujours hanté. Il s’est constitué prisonnier au lendemain du putsch, mais n’a jamais exprimé la moindre critique à l’encontre des officiers qui ne l’ont pas suivi.

En 2011, il est élevé à la dignité de Grand-Croix de la Légion d’honneur, la plus haute distinction de la République, par Nicolas Sarkozy, dans la cour d’honneur des Invalides.

Outre la dignité de Grand-Croix de la Légion d’honneur, le commandant Hélie Denoix de Saint-Marc
 est titulaire de très nombreuses décorations :

- Croix de guerre 1939-1945 avec 1 citation
- 
Croix de guerre des TOE avec 8 citations
- 
Croix de la valeur militaire avec 4 citations
-
 Médaille de la résistance 

- Croix du combattant volontaire de la Résistance 

- Croix du combattant 

- Médaille coloniale avec agrafe « Extrême-Orient » 

- Médaille commémorative de la guerre 1939-1945 

- Médaille de la déportation et de l'internement pour faits de Résistance 

- Médaille commémorative de la campagne d'Indochine 

- Médaille commémorative des opérations au Moyen-Orient (1956) 

- Médaille commémorative des opérations de sécurité et de maintien de l'ordre en Afrique du Nord (1958) avec agrafes « Algérie » et « Tunisie »
- 
Insigne des blessés militaires (2) 

- Officier dans l'ordre du mérite civil des Sip Hoc Chau (Fédération thaï)


*   *   *

"À vingt cinq ans, il mena le combat à la frontière de Chine, à la tête de partisans qui parlaient à peine quelques mots de français."
Ordre du Mérite Civil des Sip Hoc Chau

Brevet de l'Ordre du Mérite civil des Sip Hoc Chau

Je voudrais particulièrement insister sur cette décoration : l'Ordre du Mérite Civil des Sip Hoc Chau, d'abord à cause d'une erreur reproduite sur plusieurs sites dont Wikipédia. Cette décoration reste totalement étrangère au Royaume de Thaïlande ! Il s'agit de la région Sip Song Chau Tai (le Pays Thaï) actuellement nommé au Viêtnam "Haute-Région", qui est une zone montagneuse prolongeant le plateau du Yunnan s'étendant au nord-ouest du Tonkin, bordé par la frontière chinoise au nord, la frontière laotienne au sud et à l'ouest… Ensuite et surtout pour saisir l'occasion de souligner le courage et l'abnégation dont ont fait preuve ces Bataillons thaïs, notamment à Diên Biên Phu… L'épopée de ces bataillons thaïs est relatée dans l'admirable ouvrage de Michel David et Louis-Marie Regnier : "Les Bataillons thaïs en Indochine"… Annexée au Tonkin par la France en 1888, la région Sip Song Chau Tai (le Pays Thaï) devint en 1948 la Fédération Taï autonome au sein de l'Union Française, elle disparut avec la fin de l'Indochine Française.


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Ordre du Mérite Civil des Sip Hoc Chau
  
 
Hélie de Saint Marc sur l'Indochine



Hélie de Saint Marc raconte l'Algérie française



*   *   *



Témoignage de Alain M. :  "Je rentre tout juste de Lyon où j'ai assisté aux obsèques de notre regretté ami, le commandant Hélie Denoix de Saint-Marc. Quel bel hommage que celui qui lui a été rendu dans la cathédrale Saint-Jean bondée à ce point que beaucoup de participants ont dû rester debout pendant les deux heures qu'a duré la cérémonie religieuse. Une quarantaine de drapeaux et des centaines d'anciens paras et légionnaires massés dans le chœur de l'édifice religieux situé dans le vieux Lyon au pied de la colline de Fourvière. Les Pieds-Noirs aussi étaient là, venus nombreux. Beaucoup de couronnes des cercles algérianistes de Lyon, de Béziers, et du cercle national, mais aussi du souvenir du 26 mars 1962 et des anciens de Notre-Dame d'Afrique. Après le très émouvant hommage de ses filles à leur "papa chéri", c'est le cardinal Barbarin, primat des Gaules, qui a évoqué la grande figure de l'homme et du soldat qui a "réalisé l'idéal de sa jeunesse". Il y avait beaucoup d'émotion, beaucoup de gratitude aussi dans cette assemblée d'hommes et de femmes aux cheveux gris unis dans une même foi chrétienne et patriotique. Quelques personnalités étaient présentes, au premier rang desquelles Francique Collomb, maire de Lyon qui se tenait à côté du préfet du Rhône. Michel Noir, ancien maire de la capitale des Gaules, était venu ainsi que Charles Millon, l'ancien ministre de la Défense et le député de la Drôme Hervé Mariton. Perdu dans la foule, Jacques Peyrat, l'ancien maire de Nice était venu aussi rendre un dernier hommage à celui qui fut son chef en Indochine.
À l'issue de la cérémonie religieuse, les honneurs militaires ont été rendus sur le parvis de la cathédrale au commandant Denoix de Saint-Marc lors d'une cérémonie présidée par le général Bruno Dary, ancien gouverneur militaire de Paris, avec le concours de la musique de la légion étrangère."

Communiqué AFP : Les obsèques de Hélie Benoît [sic!!!] de Saint Marc, ancien résistant et déporté et ancien officier putschiste en mai 1961 à Alger, décédé lundi à l'âge de 91 ans, ont été célébrées vendredi en la cathédrale Saint-Jean de Lyon, avant que lui soient rendus les honneurs militaires.
De nombreux militaires, en uniforme ou en civil, notamment des légionnaires reconnaissables à leur béret vert et arborant leurs médailles, avaient pris place dans la primatiale, à peine assez grande pour accueillir la foule qui s'y pressait.
Au premier rang, à côté de la famille, se trouvaient le général Bertrand Ract-Madoux, chef d'état-major de l'armée de terre, représentant le ministre de la Défense Jean-Yves Le Drian; le préfet du Rhône, Jean-François Carenco, et le maire de Lyon, Gérard Collomb.
De nombreux parlementaires de droite étaient également présents, ainsi que l'ancien ministre de la Défense Charles Millon.
L'extrême-droite politique n'avait en revanche envoyé aucun représentant officiel.
Sur le cercueil, recouvert du drapeau tricolore et entouré par une haie de porte-drapeaux, avaient été placés trois coussins avec le béret vert de l'ancien comandant de parachutistes, ses décorations, dont la médaille de la Résistance, et la grand-croix de la Légion d'honneur, la plus haute distinction de la République, qui lui avait été remise en 2011 par Nicolas Sarkozy.
Après une des filles du disparu soulignant que son père avait "préféré l'honneur aux honneurs", c'est le cardinal Philippe Barbarin qui, a évoqué, sobrement, la vie et la personnalité complexe de l'ancien résistant, déporté à Buchenwald, avant de devenir ce "soldat perdu" condamné à 10 ans de réclusion pour sa participation au putsch d'Alger à la tête du 1er régiment étranger de parachutistes (REP), puis d'être réhabilité.
Parlant lui aussi "d'honneur", mais aussi "de fidélité, d'engagement et de courage", l'archevêque de Lyon a affirmé que Hélie Denoix de Saint Marc "a toujours agi comme il croyait devoir le faire, en jugeant avec sa conscience", même, a-t-il ajouté citant le défunt, quand il fallait "choisir entre le crime de l'illégalité et le crime de l'inhumanité".
À l'issue de l'office, les honneurs militaires lui ont été rendus sur le parvis de la cathédrale par un détachement du 1er régiment étranger d'Aubagne, en présence notamment du général Martial de Braquilanges, gouverneur militaire de Lyon, du commandant de la Légion Christophe de Saint-Chamas et du colonel Benoît Desmeules, chef de corps du 2e régiment étranger de parachutistes.
Après l'hommage lu par le général Bruno Dary, président de l'Association des anciens légionnaires parachutistes et ancien gouverneur de Paris, la cérémonie s'est conclue par un chant entonné par d'anciens légionnaires et repris par une partie de l'assistance.

*   *   *






Mon commandant, mon ancien,

Ils sont là, ils sont tous présents, qu’ils soient vivants ou disparus, oubliés de l’histoire ou célèbres, croyants, agnostiques ou incroyants, souffrant ou en pleine santé, jeunes soldats ou anciens combattants, civils ou militaires, ils sont tous présents, si ce n’est pas avec leur corps, c’est par leur cœur ou par leur âme ! Tous ceux qui, un jour, ont croisé votre chemin, ou ont fait avec vous une partie de votre route ou plutôt de votre incroyable destinée, sont regroupés autour de vous : les lycéens de Bordeaux, les résistants du réseau Jade-Amicol, les déportés du camp de Langenstein, vos frères d’armes, vos légionnaires que vous avez menés au combat, ceux qui sont morts dans l’anonymat de la jungle ou l’indifférence du pays, les enfants de Talung que vous avez dû laisser derrière vous, les harkis abandonnés puis livrés aux mains du FLN ! Je n’oublie pas vos parents et votre famille, qui ont partagé vos joies et vos épreuves ; il faut ajouter à cette longue liste, les jeunes générations, qui n’ont connu, ni la Guerre de 40, ni l’Indochine, pas plus que l’Algérie, mais qui ont dévoré vos livres, qui vous ont écouté et que vous avez marqués profondément !

Cette liste ne serait pas complète, si n’était pas évoquée la longue cohorte des prisonniers, des déchus, des petits et des sans-grades, les inconnus de l’histoire et des médias, ceux que vous avez croisés, écoutés, respectés, défendus, compris et aimés et dont vous avez été l’avocat. Eux tous s’adressent à vous aujourd’hui, à travers ces quelques mots et, comme nous en étions convenus la dernière fois que nous nous sommes vus et embrassés chez vous, je ne servirai que d’interprète, à la fois fidèle, concis et surtout sobre.

Aujourd’hui, Hélie, notre compagnon fidèle, c’est vous qui nous quittez, emportant avec vous vos souvenirs et surtout vos interrogations et vos mystères ; vous laissez chacun de nous, à la fois heureux et fier de vous avoir rencontré, mais triste et orphelin de devoir vous quitter. Vous laissez surtout chacun de nous, seul face à sa conscience et face aux interrogations lancinantes et fondamentales qui ont hanté votre vie, comme elles hantent la vie de tout honnête homme, qui se veut à la fois homme d’action et de réflexion, et qui cherche inlassablement à donner un sens à son geste !

Parmi tous ces mystères, l’un d’eux ne vous a jamais quitté. Il a même scandé votre vie ! C’est celui de la vie et de la mort. Car qui d’autres mieux que vous, aurait pu dire, écrire, prédire ou reprendre à son compte ce poème d’Alan Seeger, cet Américain, à la fois légionnaire et poète, disparu à 20 ans dans la tourmente de 1916 : « j’ai rendez-vous avec la  mort » ?

C’est à 10 ans que vous avez votre premier rendez-vous avec la mort, quand gravement malade, votre maman veille sur vous, nuit et jour ; de cette épreuve, vous vous souviendrez d’elle, tricotant au pied de votre lit et vous disant : « Tu vois Hélie, la vie est ainsi faite comme un tricot : il faut toujours avoir le courage de mettre un pied devant l’autre, de toujours recommencer, de ne jamais s’arrêter, de ne jamais rien lâcher ! »

Cette leçon d’humanité vous servira et vous sauvera quelques années plus tard en camp de concentration. Votre père, cet homme juste, droit et indépendant, qui mettait un point d’honneur durant la guerre, à saluer poliment les passants, marqués de l’étoile jaune, participera aussi à votre éducation ; il vous dira notamment de ne jamais accrocher votre idéal, votre ‘‘étoile personnelle’’ à un homme, aussi grand fût-il ! De l’époque de votre jeunesse, vous garderez des principes stricts et respectables, que les aléas de la vie ne vont pourtant pas ménager ; c’est bien là votre premier mystère d’une éducation rigoureuse, fondée sur des règles claires, simples et intangibles, que la vie va vous apprendre à relativiser, dès lors qu’elles sont confrontées à la réalité !

Puis, à 20 ans, vous aurez votre deuxième rendez-vous avec la mort ! Mais cette fois-ci, vêtu d’un méchant pyjama rayé, dans le camp de Langenstein. Deux ans de déportation mineront votre santé et votre survie se jouera à quelques jours près, grâce à la libération du camp par les Américains. Mais votre survie se jouera aussi par l’aide fraternelle d’un infirmier français qui volait des médicaments pour vous sauver d’une pneumonie, puis celle d’un mineur letton, qui vous avait pris en affection et qui chapardait de la nourriture pour survivre et vous aider à supporter des conditions de vie et de travail inhumaines. En revanche, vous refuserez toujours de participer à toute forme d’emploi administratif dans la vie ou l’encadrement du camp d’internement, ce qui vous aurait mis à l’abri du dénuement dans lequel vous avez vécu. Vous y connaitrez aussi la fraternité avec ses différentes facettes : d’un côté, celle du compagnon qui partage un quignon de pain en dépit de l’extrême pénurie, du camarade qui se charge d’une partie de votre travail malgré la fatigue, mais de l’autre, les rivalités entre les petites fraternités qui se créaient, les cercles, les réseaux d’influence, les mouvements politiques ou les nationalités… Mystère, ou plutôt misère, de l’homme confronté à un palier de souffrances tel qu’il ne s’appartient plus ou qu’il perd ses références intellectuelles, humaines et morales !

Vous avez encore eu rendez-vous avec la mort à 30 ans, cette fois, à l’autre bout du monde, en Indochine. Vous étiez de ces lieutenants et de ces capitaines, pour lesquels de Lattre s’était engagé jusqu’à l’extrême limite de ses forces, comme sentinelles avancées du monde libre face à l’avancée de la menace communiste. D’abord à Talung, petit village à la frontière de Chine, dont vous avez gardé pieusement une photo aérienne dans votre bureau de Lyon. Si les combats que vous y avez mené n’eurent pas de dimension stratégique, ils vous marquèrent profondément et définitivement par leur fin tragique : contraint d’abandonner la Haute région, vous avez dû le faire à Talung, sans préavis, ni ménagement ; ainsi, vous et vos légionnaires, quittèrent les villageois, en fermant les yeux de douleur et de honte ! Cette interrogation, de l’ordre que l’on exécute en désaccord avec sa conscience, vous hantera longtemps, pour ne pas dire toujours ! Plus tard, à la tête de votre Compagnie du 2° Bataillon étranger de parachutistes, vous avez conduit de durs et longs combats sous les ordres d’un chef d’exception, le chef d’escadron RAFFALLI : Nhia Lo, la Rivière Noire, Hoa Binh, Nassan, la Plaine des Jarres. Au cours de ces combats, à l’instar de vos compagnons d’armes ou de vos aînés, vous vous sentiez invulnérables ; peut-être même, vous sentiez-vous tout permis, parce que la mort était votre plus proche compagne : une balle qui vous effleure à quelques centimètres du cœur, votre chef qui refuse de se baisser devant l’ennemi et qui finit par être mortellement touché ; Amilakvari et Brunet de Sairigné vous avaient montré le chemin, Segrétain, Hamacek, Raffalli et plus tard Jeanpierre, Violès, Bourgin, autant de camarades qui vous ont quitté en chemin. Parmi cette litanie, on ne peut oublier, votre fidèle adjudant d’unité, l’adjudant Bonnin, qui vous a marqué à tel point, que, plus tard, vous veillerez à évoquer sa personnalité et sa mémoire durant toutes vos conférences ! Et avec lui, se joignent tous vos légionnaires, qui ont servi honnêtes et fidèles, qui sont morts, dans l’anonymat mais face à l’ennemi, et pour lesquels vous n’avez eu le temps de dire qu’une humble prière. Tel est le mystère de la mort au combat, qui au même moment frappe un compagnon à vos côtés et vous épargne, pour quelques centimètres ou une fraction de seconde !

10 ans plus tard, vous aurez encore rendez-vous avec la mort ! Mais cette fois-ci, ce ne sera pas d’une balle perdue sur un champ de bataille, mais de 12 balles dans la peau, dans un mauvais fossé du Fort d’Ivry. En effet, vous veniez d’accomplir un acte grave, en vous rebellant contre l’ordre établi et en y entraînant derrière vous une unité d’élite de légionnaires, ces hommes venus servir la France avec honneur et fidélité. Or retourner son arme contre les autorités de son propre pays reste un acte très grave pour un soldat ; en revanche, le jugement qui sera rendu - 10 ans de réclusion pour vous et le sursis pour vos capitaines - montre qu’en dépit de toutes les pressions politiques de l’époque, en dépit des tribunaux d’exception et en dépit de la rapidité du jugement, les circonstances atténuantes vous ont été reconnues. Elles vous seront aussi été reconnues 5 ans après, quand vous serez libéré de prison, comme elles vous seront encore reconnues quelques années plus tard quand vous serez réhabilité dans vos droits ; elles vous seront surtout reconnues par la nation et par les médias à travers le succès éblouissant de vos livres, celui de vos nombreuses conférences et par votre témoignage d’homme d’honneur. Ces circonstances atténuantes se transformeront finalement en circonstances exceptionnelles, lorsque, 50 ans plus tard, en novembre 2011, le Président de la République en personne vous élèvera à la plus haute distinction de l’Ordre de la Légion d’Honneur ; au cours de cette cérémonie émouvante, qui eut lieu dans le Panthéon des soldats, nul ne saura si l’accolade du chef des armées représentait le pardon du pays à l’un de ses grands soldats ou bien la demande de pardon de la République pour avoir tant exigé de ses soldats à l’époque de l’Algérie. Le pardon, par sa puissance, par son exemple et surtout par son mystère, fera le reste de la cérémonie !… Aujourd’hui, vous nous laissez l’exemple d’un soldat qui eut le courage, à la fois fou et réfléchi, de tout sacrifier dans un acte de désespoir pour sauver son honneur ! Mais vous nous quittez en sachant que beaucoup d’officiers ont aussi préservé leur honneur en faisant le choix de la discipline. Le mot de la fin, si une fin il y a, car la tragédie algérienne a fait couler autant d’encre que de sang, revient à l’un de vos contemporains, le général de Pouilly, qui, au cours de l’un des nombreux procès qui suivirent, déclara, de façon magistrale et courageuse, devant le tribunal : « Choisissant la discipline, j’ai également choisi de partager avec la Nation française la honte d’un abandon… Et pour ceux qui, n’ayant pas pu supporter cette honte, se sont révoltés contre elle, l’Histoire dira sans doute que leur crime est moins grand que le nôtre » !

Et puis, quelque 20 ans plus tard, alors que, depuis votre sortie de prison, vous aviez choisi de garder le silence, comme seul linceul qui convienne après tant de drames vécus, alors que vous aviez reconstruit votre vie, ici même à Lyon, vous êtes agressé un soir dans la rue par deux individus masqués, dont l’un vous crie, une fois que vous êtes à terre : « Tais-toi ! On ne veut plus que tu parles ! » Cette agression survenait après l’une de vos rares interventions de l’époque ; elle agira comme un électrochoc et vous décidera alors à témoigner de ce que vous avez vu et vécu à la pointe de tous les drames qui ont agité la France au cours du XXème siècle. Ainsi, au moment où vous comptiez prendre votre retraite, vous allez alors commencer, une 3° carrière d’écrivain et de conférencier. Alors que le silence que vous aviez choisi de respecter, vous laissait en fait pour mort dans la société française, ce nouvel engagement va vous redonner une raison de vivre et de combattre ! Toujours ce mystère de la vie et de la mort ! Au-delà des faits et des drames que vous évoquerez avec autant d’humilité que de pudeur, vous expliquerez les grandeurs et les servitudes du métier des armes et plus largement de celles de tout homme. À l’égard de ceux qui ont vécu les mêmes guerres, vous apporterez un témoignage simple, vrai, poignant et dépassionné pour expliquer les drames vécus par les soldats, qui, dans leur prérogative exorbitante de gardien des armes de la cité et de la force du pays, sont en permanence confrontés aux impératifs des ordres reçus, aux contraintes de la réalité des conflits et aux exigences de leur propre conscience, notamment quand les circonstances deviennent exceptionnellement dramatiques. À l’égard des jeunes générations, qui n’ont pas connu ces guerres, ni vécu de telles circonstances, mais qui vous ont écouté avec ferveur, vous avez toujours évité de donner des leçons de morale, ayant vous-même trop souffert quand vous étiez jeune, des tribuns qui s’indignaient sans agir, de ceux qui envoyaient les jeunes gens au front en restant confortablement assis ou de notables dont la prudence excessive servait d’alibi à l’absence d’engagement. Vous êtes ainsi devenu une référence morale pour de nombreux jeunes, qu’ils fussent officiers ou sous-officiers ou plus simplement cadres ou homme de réflexion.

Puis dans les dernières années de votre vie, vous avez aussi eu plusieurs rendez-vous avec la mort, car votre « carcasse » comme vous nous le disiez souvent, finissait pas vous jouer des tours et le corps médical, avec toute sa compétence, sa patience et son écoute, ne pouvait plus lutter contre les ravages physiques des années de déportation, les maladies contractées dans la jungle indochinoise et les djebels algériens, les conséquences des années de campagnes, d’humiliation ou de stress. Pourtant, vous avez déjoué les pronostics et vous avez tenu bon, alors que vous accompagniez régulièrement bon nombre de vos frères d’armes à leur dernière demeure ! Là encore, le mystère de la vie et de la mort vous collait à la peau.

Et puis, aujourd’hui, Hélie, notre ami, vous êtes là au milieu de nous ; vous, l’homme de tous les conflits du XXème siècle, vous vous êtes endormi dans la paix du Seigneur en ce début du XXIème siècle, dans votre maison des Borias que vous aimiez tant, auprès de Manette et de celles et ceux qui ont partagé l’intimité de votre vie.

Mais, Hélie, êtes-vous réellement mort ? Bien sûr, nous savons que nous ne croiserons plus vos yeux d’un bleu indéfinissable ! Nous savons que nous n’écouterons plus votre voix calme, posée et déterminée ! Nous savons aussi que, lors de nos prochaines étapes à Lyon, seule Manette nous ouvrira la porte et nous accueillera ! Nous savons aussi que vos écrits sont désormais achevés !

Mais, Hélie, à l’instar de tous ceux qui sont ici présents, nous avons envie nous écrier, comme cet écrivain français : « Mort, où est ta victoire ? »
Mort, où est ta victoire, quand on a eu une vie aussi pleine et aussi intense, sans jamais baisser les bras et sans jamais renoncer ?
Mort, où est ta victoire, quand on n’a cessé de frôler la mort, sans jamais chercher à se protéger ?
Mort, où est ta victoire, quand on a toujours été aux avant-gardes de l’histoire, sans jamais manqué à son devoir ?
Mort, où est ta victoire, quand on a su magnifier les valeurs militaires jusqu’à l’extrême limite de leur cohérence, sans jamais défaillir à son honneur ?
Mort, où est ta victoire, quand on s’est toujours battu pour son pays, que celui-ci vous a rejeté et que l’on est toujours resté fidèle à soi-même ?
Mort, où est ta victoire, quand après avoir vécu de telles épreuves, on sait rester humble, mesuré et discret ? Mort, où est ta victoire, quand son expérience personnelle, militaire et humaine s’affranchit des époques, des circonstances et des passions et sert de guide à ceux qui reprendront le flambeau ?
Mort, où est ta victoire, quand après avoir si souvent évoqué l’absurde et le mystère devant la réalité de la mort, on fait résolument le choix de l’Espérance ?

Hélie, notre frère, toi qui a tant prôné l’Espérance, il me revient maintenant ce vieux chant scout que tu as dû chanter dans ta jeunesse et sans doute plus tard, et que tous ceux qui sont présents pourraient entonner : « Ce n’est qu’un au revoir, mon frère ! Ce n’est qu’un au revoir ! Oui, nous nous reverrons Hélie ! Oui, nous nous reverrons » !
Oui, Hélie, oui, nous nous reverrons à l’ombre de Saint Michel et de Saint Antoine, avec tous tes compagnons d’armes, en commençant par les plus humbles, dans un monde sans injure, ni parjure, dans un monde sans trahison, ni abandon, dans un monde sans tromperie, ni mesquinerie, dans un monde de pardon, d’amour et de vérité !

À Dieu, Hélie… À Dieu, Hélie et surtout merci ! Merci d’avoir su nous guider au milieu des « champs de braise ! »