Liberté politique — Gide rapporte cette confession de Wilde : « Voulez-vous savoir le grand drame de ma vie ? C’est que j’ai mis mon génie dans ma vie ; je n’ai mis que mon talent dans les œuvres. » En quoi l’œuvre de Wilde, malgré tout, est celle d’un grand auteur ?
Xavier Darcos — Wilde pense que l’artiste doit mettre son génie dans sa vie. C’est un homme de postures, de paradoxes et de contrepieds. Il se comporte en société comme un dandy : il clame son goût du superficiel et rejette les rites institutionnels. Wilde est aussi un grand orateur, capable de passer d’un sujet à un autre avec une virtuosité éblouissante. Mais c’est quand même un auteur complet ! Il est poète, romancier, homme de théâtre, philosophe. À la fin de sa vie, il revient même à une littérature de méditation. Wilde est un artiste à part entière.
LP — Dans votre livre, vous opposez le génie brumeux de Wilde à l’« Empire du bien », c'est-à-dire notre époque, moralisatrice et transparente. Annonce-t-il cet enfer moderne ?
XD — Wilde craignait que l’esprit de sérieux n’empêche toute initiative privée, toute indépendance d’esprit. Il abhorrait le consensus moral, qui débouche toujours sur une censure morale. C’est ce qui s’est produit. Avec les nouvelles techniques de communication, une chape pesante de bien-pensance et de culpabilisation opprime la libre pensée. Les gens qui pensent encore par eux-mêmes sont souvent marginalisés.
Oscar Wilde n’aimait pas non plus ce que nous appelons aujourd’hui « transparence ». C’est la célèbre phrase de Sartre, dans Huis clos : « L’enfer c’est les autres… » si vous ne pouvez rien leur cacher. Dans l’Enfer, tout le monde est transparent. Pour être vrai, il ne faut pas être soumis sans cesse à la censure ou à la contrainte des autres. Sinon vous perdez votre identité : vous êtes un militant ou un mondain, vous pensez ce que pensent les autres. Le masque est une obligation pour quiconque veut rester libre.
« LA RÉALITÉ IMITE L'ART »
LP — Vous montrez que, derrière son image de brillant causeur, Oscar Wilde est un grand penseur. Bien qu’il ne constitue pas ses idées en système, quelle est la cohérence de sa pensée ?
XD — Son œuvre le tirait naturellement vers le jeu, vers la fancy (fantaisie) comme il le disait lui-même. Wilde a voulu contrebalancer cette tendance par la construction d’une pensée philosophique. Il a voulu qu’on prenne au sérieux le Portrait de Dorian Gray. D’abord paru en feuilletons, ce texte a reçu énormément de critiques pour son immoralité. Wilde a pris le temps d’argumenter le fond de son paradoxe, à savoir que la réalité imite l’art et non l’inverse. Nous regardons le monde avec les images que les artistes nous ont léguées.
Il a aussi écrit quelques textes théoriques sur le socialisme, qu’on appellerait aujourd’hui individualisme. Ce n’est pas ce qu’il a fait de plus subtil. L’Âme de l’homme sous le socialisme n’est pas le texte le plus important de la pensée politique du XIXe siècle ! Ajoutées à ses réflexions sur la relation entre vérité et art, ces idées constituent néanmoins les prémices d’un système de pensée. Le destin l’empêchera d’aller plus loin. Mais, dans De Profundis ou la Ballade de la geôle de Reading, on peut encore observer cette tendance à raisonner, à approfondir le mystère humain.
— La bêtise des émissions de téléréalité est souvent brocardée dans votre livre. Pourtant l’une d’entre elles avait repris ce paradoxe de Wilde dans son générique : « Le seul moyen de résister à la tentation, c’est d’y céder… » N’y a-t-il pas quelque chose de postmoderne chez Oscar Wilde ?
Il y a trois approches principales à la postmodernité. La première est un présentisme. Il faut saisir les choses à l’instant parce qu’elles se fanent très vite. C’est évident chez Wilde, prêt à dire n’importe quoi pour un bon mot. Lorsqu’on lui demande pourquoi il ne défend pas Dreyfus, il répond : « On a toujours tort d’être innocent. » La deuxième approche est un refus des grilles de pensées à système. C’est le cas de Wilde. Enfin, la dernière est un hédonisme, une exaltation du principe de plaisir personnel : tirer son épingle du jeu à tout prix et immédiatement. On pourrait donc estimer que Wilde est un postmoderne.
« ÊTRE INCLASSABLE, C'EST CE QU'IL VOULAIT ! »
LP — Parmi les courants artistiques, spirituels de l’époque, on a le sentiment que rien ne pouvait convenir à Wilde. Dans le socialisme, écrivez-vous, il voit déjà la dérive totalitaire possible. Dans le christianisme, il rejette l’idée de souffrance. Est-il définitivement inclassable ?
XD — Être inclassable : c’est exactement ce qu’il voulait !
Le cas du christianisme est très intéressant et très ambiguë. Il vient d’un milieu irlandais, très anti-anglais. L’anglicanisme comme reflet religieux de l’Angleterre ne le satisfait pas naturellement. Wilde a connu la reconquête du catholicisme sur une partie des intellectuels, notamment le cardinal Manning qu’il rencontra. C’est une période pendant laquelle un certain nombre de figures de l’anglicanisme se sont converties au catholicisme, notamment à Oxford où Wilde a lui-même été. Ces questions étaient donc dans l’air du temps.
Il était fasciné par les cérémonies catholiques. C’est un décorum qui correspondait plus à son tempérament que la froideur des cryptes protestantes. Il était passionné par l’esthétique sulpicienne, c'est-à-dire à la fois l’exubérance des décors et la souffrance. Il s’est rendu plusieurs fois à Rome, où il a rencontré deux papes.
Mais, en effet, le catholicisme ne pouvait pas non plus lui convenir. Le refus de la vie sensuelle, la culpabilisation de la sexualité ne pouvaient pas lui plaire. Ce en quoi, d’ailleurs, il se rapproche de Gide, issu d’un milieu protestant. Son attrait pour le catholicisme semble plus relever du jeu. C’est une parade bien plus que des convictions religieuses profondes, bien qu’il ait reçu les sacrements catholiques et se soit converti au catholicisme officiel.
LP — Lorsqu’il se compare au Christ à la fin de sa vie, que doit-on comprendre ?
XD — À ce moment là, il va très mal. Il a une forme de masochisme. On le voit dans De profundis, avec ce retour lancinant de la douleur. Il y a quelque chose de chrétien. C’est Job : l’humiliation, la souffrance physique, l’espérance de la punition par laquelle on sera sauvé.
Néanmoins, tout ce qui s’est passé à partir de son emprisonnement nous échappe un peu. Il faut se rappeler la rapidité avec laquelle les événements se sont enchaînés. Il passe de l’astre au désastre. De janvier à avril, c’est le succès absolu. Tous les théâtres jouent à la fois les pièces de Wilde. Il ne peut pas sortir sans être assailli. Et le 20 juin, il est en prison. On doit prendre en compte ce contexte humain terrible. Celui d’une déchéance brutale. Maîtrise-t-il encore sa volonté ?
« WILDE A CHOISI SA CHUTE »
LP — La vie d’Oscar Wilde ressemble à une tragédie… Trouve-t-on des passages tragiques dans ses écrits ?
XD — La tragédie suppose la conscience de la victime. C’est ce qui fait la différence avec le drame. Wilde a parsemé sa vie de phrases prémonitoires, y compris sur son personnage de Dorian Gray en affirmant qu’il fallait brûler sa vie jusqu’au bout et aller jusqu’au bout de sa vérité. Wilde provoque sa chute : il porte plainte, après avoir reçu la lettre du marquis de Queensberry qui l’accuse de « sodomie ». Il refuse ensuite toutes les échappatoires, y compris l’exil. Une grande partie de l’Europe dénonçait la persécution des homosexuels qui se pratiquait en Angleterre. Il aurait pu trouver refuge dans un pays étranger. Il a choisi sa chute, d’une certaine façon.
Source : Propos recueillis par Laurent Ottavi pour "LibertéPolitique.com
Xavier-Darcos
Oscar a toujours raison
Plon, septembre 2013
251 p., 20 €
Christian Vancau : Biographie de Louis-Ferdinand Céline
Présent dans son n° 8163 du samedi 9 août 2014 s'intéresse à la fois à Oscar Wilde et à Louis-Ferdinand Céline !