Qui ne risque rien n'est rien… sur le chemin de Damas, alors que les opinions ont cédé face aux certitudes…
on ne le dit assez : un âge n'en chasse pas un autre, tous les âges qu'on a vécu coexistent à l’intérieur de soi, ils s'empilent, et l'un prend le dessus au hasard des circonstances.

lundi 23 janvier 2017

La Communauté Syrienne de France invitée en la maison d'Abd el-Kader à Damas…


"Quand nous voyons des lieux où nous savons que demeurèrent des hommes glorieux, nous sommes plus émus qu’en entendant le récit de leurs actions ou en lisant leurs ouvrages... »"
Cicéron in De finibus bonorum et malorum




Passée la mosquée de Sayyidah Rouqayya en nous dirigeant vers Bab Faradis, nous empruntons la première rue à droite Naqib al-Asharaf.  Une centaine de mètres plus loin, la porte de la maison de l'émir Abd el-Kader… La maison de l'émir n'est actuellement pas habitée, sinon par une belle et nombreuse famille de chats et leur soignante. Pendant une dizaine d'années elle a été offerte à une association qui en a fait une maison de retraite pour personnes âgées. Puis l'État algérien a promu cette maison patrimoine historique confié au ministère de la Culture mais n'est pas encore pas vraiment ouverte au public… Nous avions la chance d'être accompagnés ce jour-là d'une Damascène descendante de ces Algériens qui suivirent Abd el-Kader dans son exil en Syrie… Appel téléphonique à un arrière-arrière-petit-fils de l'Émir et la porte de la maison nous fut aimablement ouverte.  C'est avec émotion que nous pûmes y pénétrer et y circuler librement dans toutes ses parties et, témoignage  extrême de sympathie, jusque dans les privés… C'est avec  peine que nous pûmes aussi constater - ici aussi -  les dégâts récents causés par plusieurs tirs de mortier de groupes terroristes islamiques ayant investi les banlieues proches de Damas et visant la mosquée chi'ite de Sayyidah Rouqayya tout proche…


Quand, en 1854, l’Émir Abdelkader émigre en Syrie, 8500 hommes le suivent. Ces Algériens s’installeront le long d’un axe Damas-Haïfa, s’établiront sur le plateau du Golan et autour du lac de Tibériade, en Galilée. C’est un petit-fils de l’Émir, Saïd Abdelkader, qui lira la déclaration d’indépendance à Damas en 1918 et sera le Premier ministre du roi Fayçal !

Après l'exil d'Abd el-Kader, le Moyen-Orient et la Syrie accueillent encore de nouvelles vagues d'émigrés algériens. Vers la fin du XIXe siècle de nombreux Kabyles, compagnons de Cheikh El-Mokrani, s’y installeront, environ 2000 à Damas, 13 000 en Palestine. Plus tard, sous l'influence de Cheikh Mohamed Benyelles de Tlemcen, il y aura la “migration collective” de 1911 vers la Syrie. Cheikh Mohamed Benyelles prônait le refus de l’incorporation au service militaire obligatoire décrétée par la France en 1910. En même temps qu'une rébellion, il organisera une migration vers la Syrie qu'il ralliera à la tête de convois d'Algériens plutôt originaires de l'Oranais.

Tous ceux-là demeurent les "Algériens" de Syrie quoique sans aucun désir de revenir en Algérie et complètement assimilés dans cette Syrie qui les a adoptés. Parmi eux, ceux dont les aïeux sont arrivés avec l’Émir Abdelkader conservent une nostalgie non feinte de ce que fut la grandeur de leur famille…

L'Émir occupait une grande maison, au bord de la Barada, sans la moindre apparence extérieure. On y accède par une petite porte avant de se retrouver dans un vaste patio, avec fontaine de marbre au centre, ombragée de beaux bouquets d'arbres. Les salles, celles du rez-de-chaussée qui donnent dans le patio, restent encore aujourd'hui meublées, simplement mais comme toute maison damascène digne de son passé. 

Le choix de cette maison ne fut pas dû au hasard.  À Damas, l'Émir s’installe dans la maison que le mystique andalou Ibn Arabi occupa quelque six siècles plus tôt. Il habita la maison qui fut autrefois celle de son maître et demanda à être inhumé auprès de lui.

Dans sa résidence il installe une vaste bibliothèque, faisant acheter par des émissaires de nombreux livres et manuscrits en provenance de tous pays dont  Les Illuminations de La Mecque [Futûhât al-Makkiyya - الفتوحات المكية] d'Ibn Arabî qu'il fait publier en 1857 à partir d'un manuscrit qu'il a fait recopier à Konya.

Dès la début de son installation à Damas, l’Émir devient le pôle d’un cercle de maîtres spirituels de différentes confréries et d’intellectuels.  Il enseigne la théologie à la mosquée des Omeyyades. Son enseignement fut recueilli par ses disciples. Une partie de cet enseignement fut consigné par écrit dans « Le livre des Haltes » [Kitab al-Mawaqif - كتاب المواقف]. S'adressant à l'origine au public restreint de ses disciples, l'Émir y commente le Coran, les paroles du Prophète ainsi que l'œuvre d'Ibn'Arabî, qu'il contribua à faire redécouvrir et, aujourd'hui par une réédition, rendre accessible à un auditoire moderne les sommets de la spiritualité soufie. Ce livre en effet ne cesse de proclamer le rattachement spirituel de l'Émir à l’un des plus grands maîtres de l’histoire humaine, le Cheikh al–Akbar, Ibn Arabi.

À Damas, l’émir a pris sous sa protection la communauté des Algériens ; mais aussi la communauté chrétienne et européenne lors des émeutes de juillet 1860. Il leur permit d’échapper aux massacres entre les chrétiens maronites et musulmans druzes. Affrontements dus aux intrigues et rivalités des deux puissances coloniales dominantes, France et Angleterre.

En effet, la France manipulait les chrétiens maronites en leur promettant un État indépendant ; tandis que l’Angleterre manipulait de son côté les Druzes pour contrecarrer les ambitions françaises dans la région et satisfaire ses ambitions commerciales. L’Émir, en tant que musulman nourri de la philosophie akbarienne d'Ibn Arabi, avisé des intrigues des uns et des autres, intervint et offrit sa protection aux chrétiens. Cette attitude eut un écho considérable en Occident. Décoré de l’Ordre de Pie IX par le pape, il fut promu grand-croix de la Légion d’Honneur par la France. Abd el-Kader mettait simplement en pratique son enseignement inspiré de l'universalité de l'amour et de l'ésotérisme soufi exprimé par ces vers célèbres d’Ibn Arabi :

« Mon cœur est devenu apte à revêtir toutes les formes
Il est pâturage pour les gazelles et couvent pour les moines
Temple pour les idoles et Kaaba pour le pèlerin
Il est les tables de la Torah et le livre du Coran
Je professe la religion de l’amour, quel que soit le lieu
Vers lequel se dirige ses caravanes
Et l’amour est ma loi et ma foi »…

















Dans l'appartement que s'est réservé un arrière-arrière-petits-fils de l'Émir,
ici sur la photo centrale entourée de photos de l'Émir et de sa famille à Damas


La Barada bordant la maison de l'Émir






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À voir :


Ibn Arabi s'établit à Damas en 1223 et y reste jusqu'à sa mort en 1240. Il est enterré au pied du Jebel Qasioun [جبل قاسيون]. Une année après la conquête de Damas par les Ottomans en 1516, Selim Ier, sultan de Constantinople, fit édifier un mausolée et une madrasa à l'endroit de sa tombe.

La mosquée Mohi al-Din Ibn Arabi [جامع محي الدين بن عربي] est située à Damas dans le district d'al-Salhiyeh [الصالحية], à l'extrême nord-ouest de la vieille ville sur les pentes du Jebel Qasioun. (À environ vingt-cinq minutes à pied depuis la vieille ville. Voir la carte ci-dessous pour l'emplacement exact.)













Mary Ann van Gellens : L'Émir Abd-El-Kader - Homme de génie, de science, et de sagesse…






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