Qui ne risque rien n'est rien… sur le chemin de Damas, alors que les opinions ont cédé face aux certitudes…
on ne le dit assez : un âge n'en chasse pas un autre, tous les âges qu'on a vécu coexistent à l’intérieur de soi, ils s'empilent, et l'un prend le dessus au hasard des circonstances.

mardi 5 avril 2016

Jean-Michel Vernochet : le wahhabisme, idéologie de la guerre terroriste




Dans l’Orient proche et lointain, une guerre, violente et sourde à la fois, se déroule sous les yeux d’un Occident frappé de cécité. Une idéologie nouvelle, quoique âgée de deux siècles et demi, monte en puissance et tend désormais à s'imposer comme la nouvelle orthodoxie musulmane, le wahhabisme. Un rigorisme radical qui entend se substituer à l’Islam traditionnel sous couvert d'un retour à la pureté originelle de la révélation coranique.
« Idéologie » et non religion puisqu'il est ici question de l'islam politique ou, autrement dit, de l'islamisme, lequel revêt aujourd'hui de multiples visages selon les lieux et les circonstances… que ce soit celui des Frères musulmans, celui de la prédication salafiste ou encore du djihadisme sanguinaire. Idéologie, « nihiliste foncièrement hostile aux valeurs traditionnelles et à tous les musulmans »,promue et diffusée au sein et hors de la Communauté des Croyants, en Terre d'Islam, mais aussi Europe, notamment par ces deux « faux amis » de l’Occident que sont le Qatar et l’Arabie.
Un schisme dévorant s'est ainsi installé au cœur de l'Islam, exacerbant le vieil antagonisme séparant sunnites et chiites. Rien cependant n’explique au XXIe siècle la haine apparemment irrationnelle que le wahhabisme voue au chiisme en général et aux chiites en particulier, hormis la finalité cachée du dogme wahhabite… Celui-ci vise en effet au monopole eschatologique, universel et ultime, après son triomphe sur les ruines de toutes les autres constructions théologiques et métaphysiques de l'espace islamique, voire post-chrétien.
Finalement, si les intérêts occidentalistes ne sont pas exactement les mêmes que ceux des monarchies wahhabites, ces intérêts se recoupent largement au plan géostratégique, géo-énergétique ou encore sur celui de la mondialisation financière… Pire, ils convergent dans la diffusion d’un islam désincarné participant d'un monothéisme sans âme, à savoir la religion d'un monde globalisé, porteuse de toutes les dérives peu ou prou totalitaires.


Jean-Michel Vernochet : "État islamique et terrorisme : le rôle du wahhabisme"



RIVAROL : Tout le monde parle du djihadisme, de l’islam radical mais beaucoup de flou et de confusion entourent ces termes et ces mouvements. Vous avez publié au sujet du wahhabisme un livre Les Égarés qui figure dans la bibliothèque rivarolienne. Mais à ce sujet que pouvez-vous nous dire aujourd’hui qui éclaire l’actuelle vague d’attentats terroristes ?

Jean-MichelVERNOCHET: Dans les guerres et les désordres actuels du monde, et pas seulement du monde musulman, le rôle du wahhabisme est évidemment central. Disons que Daech, fils d’Al-Qaïda et de la CIA, est le petit-fils du wahhabisme. Lequel n’aurait jamais connu un tel essor sans le boom pétrolier au lendemain de la guerre et la protection américaine accordée en 1945 par le président Roosevelt quelques semaines avant sa disparition : le fameux pacte du croiseur Quincy.
Maintenant qu’est-ce que le wahhabisme né dans le Nedj au milieu du XVIIIe siècle et qui est la religion officielle de l’Arabie des Séoud et du Qatar ? Disons qu’il ne s’agit pas d’un simple rigorisme, d’un puritanisme excessif, d’une simple ossification de la foi islamique. Cela ressemble à l’islam, en a l’apparence, mais n’est pas tout à fait l’islam : dans Les Égarés, je montre qu’il s’agit à certains égards d’un contre-islam, soit une hérésie schismatique qui, aux yeux de tous les docteurs de « l’islam orthodoxe », incarne le dajjâl, l’antéchrist.
À partir de là vous comprendrez que le wahhabisme n’est pas tant une religion qu’une idéologie. L’équivalent pour le monde musulman de ce que fut le marxisme-léninisme pour l’Occident au début du siècle dernier. Le wahhabisme est une idéologie révolutionnaire universaliste qui vise de la même façon que le communisme à un totalitarisme mondialisé.

R. : Mais l’agressivité sanguinaire de cette doctrine n’est-elle pas une sorte d’extension de la prédication coranique ?

J.-M. V. : Pas exactement. Nous n’entamerons pas ici un débat théologique. Il serait vaste et il y faut de vraies compétences, les grandes disputationes, les controverses du Moyen-Âge en témoignent. Retenons simplement qu’« en matière de religion point de contrainte ». C’est ce qu’énonce le Coran Sou- rate 2. Même si d’autres sourates sont en effet nettement moins pacifiques et modérées. Maintenant, en tant que dogmatique totalitaire, le wahhabisme a mis en exergue dans l’islam un VIe Pilier de la foi : l’obligation de convertir par la contrainte, par le fer et le feu si nécessaire. Évidemment cela confère à la prédication une violence structurelle. Bref les wahhabites ont théorisé un Devoir de Guerre sainte et de conversion par le fer et par le feu. À commencer par leurs propres coreligionnaires sunnites considérés comme autant de renégats et d’apostats. Les chiites dans la hiérarchie de la mécréance venant loin derrière !
Nous avons là une interprétation extensive du djihad qui en principe et à l’origine est un effort de perfectionnement individuel, une guerre intérieure contre soi-même. Le wahhabisme se fait en réalité le promoteur d’un nihilisme messianique éradicateur qui corrompt la religion et endoctrine sur des principes d’anarchie et de violence. Un fanatisme en vérité athéiste dont la comparaison avec la rage destructrice des Conventionnels d’octobre 1793 ou des judéo-bolchéviques de 1918, grands adeptes de l’épuration confessionnelle et ethnique, est loin d’être absurde.

R. : Pour vous suivre, dans ce parallèle entre wahhabisme et bolchevisme, ces deux idéologies terroristes, quelle place accordez-vous aux tendances réformistes, celles qui veulent, au moins apparemment, faire l’économie de la Terreur en prenant des voies détournées, celles par exemple des socio-démocrates-libéraux aujourd’hui incrustés au pouvoir en France et en Europe ?

J.-M. V. : Excellente remarque. Les bolcheviques wahhabites ont aussi leur mencheviks, tout deux étant issus d’un même chaudron, celui de la social-démocratie. Lénine appartient au Parti social-démocrate, il ne faudrait pas l’oublier. Le fléau que constitue l’idéologie wahhabite possède lui aussi une version édulcorée représentée par le courant du réformisme islamique apparu dans la seconde moitié du XIXe siècle, et le pendant libéral du wahhabisme pour en faire une sorte de Janus bifront incarné de nos jours par les Frères musulmans. Ceux-ci étant au pouvoir en Turquie, à quelques nuances près, en la personne de M. Erdogan, actuellement le représentant le plus actif et le plus nuisible d’un islam politique qui avance masqué. Rappelons que ce mouvement confrérique naît en Égypte en 1928 à l’initiative d’Hassan el-Banna, arrière grand-père de Tarik Ramadan, avec le soutien financier de l'Administration britannique en l’occurrence le Colonial Office, qui au même moment, de concert avec le War Office, arme et finance les exactions d’Ibn Séoud.

R. : Revenons un instant si vous le voulez bien sur la montée en puissance du Wahhabisme par la grâce des judéo-protestants anglo-américains.

J.-M. V. : Il nous faudra revenir à une autre occasion sur la convergence existant entre le calvinisme et le puritanisme infernal du wahhabisme. Disons qu’au XX siècle l’hérésie wahhabite reprend force et vigueur après la création en 1926 du sultanat du Nejd et Hedjaz, puis la création du royaume séoudite en 1932 dont l’expansion va suivre jusqu’à nos jours la courbe ascendante de la consommation des énergies fossiles et la croissance exponentielle des cours du pétrole. Cela depuis la Première guerre mondiale et plus encore après la première guerre du Golfe de février 1991. C’est cette montée en puissance financière et géopolitique qui va permettre à l’islam wah- habite de s’imposer silencieusement partout comme la nouvelle orthodoxie islamique en supplantant l’islam traditionnel.
En 1932 Abdelaziz, après s’être emparé de Mé- dine, se proclame Gardien des lieux saints de l’Islam après avoir chassé les Hachémites de La Mecque en 1924 au moment où à Ankara Kémal Pacha, futur Ataturk, abolit le califat. Naît alors le royaume séoudien qui n’aurait pas vu le jour — insistons — sans l’aide financière, militaire et diplomatique des Britanniques… et qui n’aurait certainement pas non plus perduré sans les puissants liens établis le 14 février 1945 entre Abdelaziz Ibn Séoud et Franklin Delano Roosevelt par le Pacte du Quincy « Pétrole contre protection ». Roosevelt mourra deux mois plus tard, le 12 avril. Au cours des décennies suivantes l’or noir deviendra le moteur énergétique du monde et le vecteur de l’expansion wahhabite à travers le monde, conférant de cette façon une dimension planétaire à son pouvoir de nuisance. Entre autres grâce à des caisses de résonance telle la chaîne télévisée qatariote Al-Jazira qui couvre l’ensemble du Nouveau Monde.
Précisons qu’actuellement l’Arabie mène plusieurs guerres de front : au Yémen, en Syrie et dans nos banlieues en finançant la construction des lieux de culte et des mosquées où prêchent des imams formés par ses soins à Riyad, à Médine ou à la Mecque. Des prédicateurs qui ces dernières années prêchaient le djihad sous les yeux fermés grands-ouverts des au- torités françaises. Autrement dit avec leur complicité tacite. Ajoutons que, si Daech est la force mercenaire des Séoud en Syrie, ce sont des professionnels multinationaux de DynCorp qui combattent au Yémen au profit de Riyad… dont les bombardiers seraient d’ailleurs pilotés par des officiers israéliens. Une in- formation de première main.

R. : Un dernier mot ?

J.-M. V. : Pour nous résumer en deux mots, nous avons avec le wahhabisme un islam fanatique que l’on trouve habituellement désigné sous les termes de djihadisme, de takfirisme ou encore qualifié de salafiste sous couvert de la Salafiya, l’Imitation de la vie des Compagnons du Prophète. Soit une tendance délétère de l’Islam qui tend grâce aux immenses moyens créés par la rente pétrolière à étendre son ombre sur le monde de la même manière que l’idéologie mondialiste hyper-capitaliste et ultralibérale.
Maintenant force est d’admettre que l’intolérance et la violence wahhabites prospèrent sur les décombres des régimes que l’Occident s’emploie à éliminer par la force. Il est utile de garder à l’esprit que la Syrie n’est pas le théâtre d’une simple guerre civile sous couvert d’une contestation armée politique du régime, mais bel et bien d’une guerre idéologique et religieuse à dimensions continentales, guerre sourde- ment active de la mer Rouge au golfe de Guinée et du Xinjiang à l’Atlantique. Nous aurons l’occasion, j’en suis convaincu, de revenir sur cette question car de toute évidence nous ne sommes ni au bout de nos peines, ni à la fin de nos souffrances, le plus dur restant à venir.

Source : Propos recueillis par Jérôme BOURBON pour Rivarol (n° 3229 du 31 mars 2016)

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Jean-Michel Vernochet : "Les Égarés : Le Wahhabisme est-il un contre Islam ?"

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