Qui ne risque rien n'est rien… sur le chemin de Damas, alors que les opinions ont cédé face aux certitudes…
on ne le dit assez : un âge n'en chasse pas un autre, tous les âges qu'on a vécu coexistent à l’intérieur de soi, ils s'empilent, et l'un prend le dessus au hasard des circonstances.

mercredi 23 décembre 2015

Padre Christian Venard : Vers une doctrine catholique face à une guerre asymétrique


Le père Christian Venard est prêtre depuis 1997. Aumônier militaire parachutiste depuis 1998, il a accompagné les troupes françaises sur tous les théâtres d'opérations (Kosovo, Afghanistan, Mali, Liban, etc.). À Montauban il a reçu le dernier souffle de deux de ses paras lâchement assassinés par Merah. Il est l'auteur avec Guillaume Zeller d'un livre témoignage : Un prêtre à la guerre. Il collabore tous les mois à la revue Parole et Prière.




Il porte la tenue des soldats, partage leurs repas, leurs soucis. Sa coupe de cheveux est réglementaire. Il a l’allure d’un militaire, un « para ». Comme ses hommes, il effectue des sauts de formation. Mais sa mission est tout autre. Christian Venard, 1,90 m et 82 kg n’est pas un guerrier. Ce colosse à la voix étrangement douce, ce « militaire » que l’on repère derrière le col romain, exerce ce qu’il est impropre d’appeler un métier. Il s’agit d’une vocation. Il est l’aumônier militaire du culte du 17e RPG, le régiment de génie parachutiste de Montauban. Les 800 hommes de la garnison l’appellent le « Padre ». Quatre hommes morts en Afghanistan sur la seule année 2011, trois autres assassinés le 15 mars par Mohamed Merah sur le trottoir près d’un bar-tabac à 50 mètres de la caserne : « Cette scène n’aurait pas dû être. Je m’y étais préparé pour la vivre auprès des gars en opération, un jour, peut-être, mais pas sur le sol d’un rond-point de ville, entre deux boutiques ». Le « Padre » accompagne humainement les troupes, regarde chaque militaire qu’il croise avec un autre regard, indépendamment de son grade. Il représente pour ses soldats la figure paternelle. Surtout, cet homme d’Église est l’interlocuteur privilégié quand le régiment rencontre la mort. Cette mort, il l’a côtoyée dans l’anonymat du combat à des milliers de kilomètres en Afghanistan comme sous le feu des projecteurs lors de la tuerie de Montauban opérée par Mohammed Merah. Guillaume Zeller nous livre ici le témoignage d’un homme de son temps, les joies et les défis du sacerdoce militaire conscient des grandes problématiques contemporaines et religieuses.





La France est en guerre. Pour être plus exact : les "officiels" de la République - politiques et médias - reconnaissent que nous y sommes - in fine mais non sans débats byzantins. Tous ceux qui voulaient bien y réfléchir sans idéologie, et en particulier la communauté militaire, le savaient depuis dix ans. Il est vrai que cette guerre est d'un type nouveau. Il ne s'agit plus comme dans les conflits classiques de deux États ou de deux coalitions d'États qui entrent en conflit avec des frontières bien connues en ennemis clairement déclarés. Nous sommes entrés dans une guerre dite asymétrique caractérisée par sa dimension terroriste et par l'idéologie islamiste qui la sous-tend. Pour les catholiques, si la théologie de la guerre "juste", formulée par s. Thomas d'Aquin [1], reste une base, le nouveau type de conflit fait surgir des questions auxquelles le docteur angélique n'avait pas été confronté au XIIIe siècle ! Face au conflit terroriste, deux réponses principales doivent être apportées. Une réponse armée et une réponse doctrinale.

La première réponse ne peut se contenter d'être "sécuritaire". Nous sommes en guerre : il faut une réponse militaire. Il ne s'agit pas seulement de protéger la population française sur le sol national, mais pour y parvenir de traquer l'ennemi djihadiste dans ses retranchements. Une facette est donc de l'ordre ordinaire de l'intervention extérieure, telle que nous la connaissons avec l'opération Barkhane. Sur cet aspect la réflexion de l'Église est largement connue et applicable [2]. Cependant là aussi, nous ne sommes pas en guerre contre un État défini selon les normes habituelles, mais contre un ennemi multiforme, ce qui oblige le militaire à une réflexion permanente sur son action [3]. L'autre facette, sur notre propre territoire, exige un lourd engagement des forces de sécurité et un travail sans relâche du renseignement et des forces de l'ordre. Elle nous ramène à ce que notre pays a déjà connu en Algérie, et à tous les débats sur la guerre "contre-révolutionnaire". Sur ce point, la réflexion catholique reste source de controverses. Des tenants "jusqu'au-boutistes" de la fin qui justifie les moyens - y compris la torture -, aux soutiens inconditionnels d'un pacifisme extrémiste, on risque fort de retrouver les mêmes clivages au sein du catholicisme, cinquante ans plus tard. Il est urgent de réfléchir à un corpus doctrinal d'emploi de la force publique dans ce nouveau contexte que nous connaissons.

C'est dire, si la réponse doctrinale doit prendre une place de choix dans notre combat. Le monde catholique est attendu spécialement sur ce terrain. D'abord parce que notre ennemi islamiste entend confondre Occident décadent et catholicisme - d'où son emploi répété du terme "croisés" pour nous désigner. Ensuite parce que l'État islamique endoctrine ses combattants et ses soutiens et qu'une réponse argumentaire adéquate doit lui être opposée.

Dans le cadre restreint de cet article nous ne prendrons qu'un exemple. La question de la définition de l'ennemi [4] et de son mode d'action. Elle est cruciale, car d'elle se déduit la doctrine des moyens à employer pour combattre avec succès et les raisons profondes qui poussent à contrer cet ennemi précis.

Dans la guerre, rappelle Glen Gray, l'ennemi doit être considéré comme abominable et barbare [5] pour être mieux combattu. On sait que certaines théories privent le combattant terroriste de toute dignité, à cause des moyens mêmes qu'il a choisi d'utiliser, et autorisent alors toute forme de rétorsion pour l'empêcher de nuire. S. Thomas semble ne pas dire le contraire : "Si pour se défendre on exerce une violence plus grande qu'il ne faut, ce sera illicite. Mais si l'on repousse la violence de façon mesurée, ce sera licite" [6] Y-a-t-il une violence plus grande que l'attentat terroriste visant des civils innocents ? S. Thomas va plus loin : "Et il n'est pas nécessaire au salut que l'on omette cet acte de protection mesurée pour éviter de tuer l'autre, car on est davantage tenu de veiller à sa propre vie qu'à celle d'autrui". Comment dès lors concilier la dignité intrinsèque de tout être humain - largement amplifiée par la pensée de s. Jean-Paul II - et la déchéance morale du terroriste ? Le Catéchisme de l'Église catholique précise : "L'effort fait par l'État pour empêcher la diffusion de comportements qui violent les droits de l'homme et les règles fondamentales du vivre ensemble civil, correspond à une exigence de la protection du bien commun. L'autorité publique légitime a le droit et le devoir d'infliger des peines proportionnelles à la gravité du délit". Que pouvons-nous dès lors opposer à la gravité de l'acte terroriste barbare ? Le CEC continue : "L'enseignement traditionnel de l'Église n'exclut pas, quand l'identité et la responsabilité du coupable sont pleinement vérifiées, le recours à la peine de mort, si celle-ci est le seul moyen praticable pour protéger efficacement de l'injuste agresseur la vie d'êtres humains". Si la peine de mort ou une peine équivalente à la souffrance imposée ne sont pas requises contre les terroristes, nous risquons fort d'entretenir l'idée, déjà promue par l'État islamique, que la vie d'un djihadiste vaut plus que celle d'un civil innocent. Dans le cadre nouveau de ce type de guerre que nous impose l'État islamique, prêt à tout pour le succès de son idéologie, ne faudrait-il donc pas reprendre notre réflexion sur les peines encourues par les terroristes islamiques ?

Ne nous y trompons pas, dans ce type de guerre, on peut perdre sa vie, mais plus souvent encore son âme. En tant que catholiques, défenseurs inconditionnels de la vie et de la dignité humaine des innocents, nous sommes attendus sur ce terrain. Seule la mise en place d'un référentiel éthique exigeant servira de rempart aux décrochages moraux si fréquents en temps de guerre. La marge de manœuvre est étroite, mais le Christ nous a prévenus : "Voici, je vous envoie comme des brebis au milieu des loups. Soyez donc prudents comme les serpents et simples comme les colombes" [7].

Source : Christian Venard, article paru dans le journal L'Homme Nouveau
numéro 1603 du 5 décembre 2015

[1] Rappelons les trois premières conditions que s. Thomas d'A. exige : auctoritas principis : la guerre ne peut relever que de la puissance publique sinon elle est un crime. Causa justa : la cause juste ; c'est cette dernière notion qui donne lieu à de nombreuses interprétations. Et enfin intentio recta : l'intention ne doit pas être entachée de causes cachées mais uniquement le but de faire triompher le bien commun.
[2] Cf. CEC n° 2309.
[3] On touche ici du doigt l'extrême importance de la responsabilité et donc de la formation politique et éthique des militaires qu'on ne saurait réduire à des "spécialistes de la chose armée".
[4] Jésus lui-même reconnaît l'existence d'ennemis : "mais moi je vous dis : aimez vos ennemis" (M. 5.44)
[5] Jesse GLENN GRAY, Au combat. Réflexions sur les hommes à la guerre, Tallandier, 2012. La propagande joue un rôle essentiel dans toutes les guerres mais crucial dans les guerres asymétriques terroristes.
[6] Somme théologique 2-2, 64, 7 cité par le CEC
[7] Mt. 10,16



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