Qui ne risque rien n'est rien… sur le chemin de Damas, alors que les opinions ont cédé face aux certitudes…
on ne le dit assez : un âge n'en chasse pas un autre, tous les âges qu'on a vécu coexistent à l’intérieur de soi, ils s'empilent, et l'un prend le dessus au hasard des circonstances.

mercredi 13 mai 2015

Poutine, honni par une Europe à la botte des Américains… raconté par Sharon Tennison


La violence verbale de part et d'autre lors de la conférence de presse entre Vladimir Poutine et Angela Merkel met fin au mythe des bonnes relations germano-russes. Mais dans le contexte politique actuel de l'Europe à de possibles bonnes relations avec l'Union Européenne.
L'Union Européenne, l'Allemagne en tête prend fait et cause pour le camp américain. La Russie en prend acte et démontre ne pas vouloir modifier sa politique européenne pour autant, actant dans le même temps son virage asiatique. La nouvelle carte est officiellement posée. Les jeux sont faits. Le 12 mai, J. Kerry vient en Russie. À l'ordre du jour beaucoup de questions, notamment l'Ukraine. Mais pas les sanctions. Ce qu'affirme le porte-parole du Kremlin. Traduction : la Russie ne va pas vendre sa position, elle n'est pas là pour s'abaisser à négocier un imbécile "pardon".




Le cadeau empoisonné de J. Kerry à V. Poutine

L'affirmation sans complexe de la domination américaine

Autant la visite de la chancelière A. Merkel s'est mal passée, le ton était dur, l'annexion de la Crimée, le danger pour l'équilibre géopolitique, autant les rapports sont amicaux avec J. Kerry. Autrement dit, les Européens ont eu le rôle du méchant qui doit tenir une position de principe inflexible, les États-Unis peuvent eux se permettre plus de souplesse, de la realpolitik, permettant la défense de leurs intérêts nationaux. C'est l'avantage du chef, la souplesse. Les autres exécutent. Lire la suite


À l'exécutant, le rôle du méchant, une position de principe inflexible…


L'avantage du chef, l'attitude "amicale", la souplesse…


Vents contraires sur le projet Ukraine


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   Poutine raconté par Sharon Tennison


Voici le témoignage d’une Américaine qui connaît bien la Russie. Sa vision de Poutine est aux antipodes de ce que nos médias nous disent souvent de celui qui est devenu le président de la Fédération de Russie. Un propos qui jette sur l’un des tout plus importants dirigeants de ce monde un éclairage pour le moins singulier.

Sharon Tennison
Sharon Tennison a travaillé pendant 25 ans, en Russie et dans la Communauté des États indépendants (CEI), à la création de nombreux programmes d’assistance technique pluriannuels de plusieurs millions de dollars, destinés à assurer la formation des citoyens soviétiques et russes pour leur permettre d’accéder à l’indépendance et à certaines compétences conçues en vue d’une auto-gouvernance. Elle est fondatrice et présidente du Centre d’initiatives citoyennes (CICSF) à San Francisco. Elle est l’auteur du livre The Power of Impossible Ideas: Evidence that Ordinary People can Accomplish Extraordinary Feats Even in International Relations, édité en octobre 2012. Elle vit une partie de l’année en Russie et y voyage beaucoup.


Chers amis et collègues,
Alors que la situation en Ukraine s’est aggravée, une désinformation et un battage inadmissibles sont quasi-quotidiennement déversés sur la Russie et sur Vladimir Poutine.
Les journalistes et les experts des médias doivent à présent parcourir l’Internet et sonder les dictionnaires pour produire de nouvelles épithètes diaboliques leur permettant de continuer à décrire leurs deux souffre-douleurs.
Partout où je fais des présentations, à travers l’Amérique, la première chose que l’on me demande, durant la séance des questions, c’est toujours, de façon assez sinistre : « Qu’en est-il de Poutine ? »
Il est temps pour moi de partager les réflexions qui suivent :
Il arrive à Poutine, évidemment, de commettre des fautes et de faire des erreurs. D’après l’expérience que j’ai de lui, et d’après les expériences de personnes de confiance, y compris celles de responsables américains qui ont travaillé en étroite collaboration avec lui sur une période de plusieurs années, Poutine est probablement un homme droit, fiable et extrêmement inventif. C’est de toute évidence quelqu’un qui pense à long terme et qui planifie, et il s’est avéré excellent analyste et fin stratège. C’est un leader qui est capable de travailler tranquillement pour atteindre ses objectifs, malgré les monceaux d’accusations et de mythes qu’on lui attribue régulièrement depuis qu’il est devenu le deuxième président de la Russie.
Je me suis tenue à l’écart, observant sans rien dire comment Poutine était diabolisé de façon croissante depuis le début des années 2000 ; c’est avec mon ordinateur que je réfléchissais, notant mes pensées et mes préoccupations, dont j’espérais en fin de compte parvenir à faire un livre (lequel fut finalement publié en 2011). Le livre explique mes observations de façon plus approfondie que dans cet article. Comme d’autres qui ont pu avoir une expérience directe avec cet homme que l’on connaît peu, je me suis efforcée, mais en vain, d’éviter d’être étiquetée comme une « apologiste de Poutine ». Si quelqu’un s’avise de rester seulement neutre à son sujet, il sera considéré comme « mou à l’égard de Poutine » par les experts et les citoyens, qu’ils appartiennent à la nouvelle meute ou qu’ils soient seulement des gens ordinaires, prenant leurs informations sur CNN, Fox et MSNBC.
Je n’ai nulle prétention d’être un expert ; j’ai seulement été développeur de programme en URSS et en Russie pendant ces 30 dernières années. Mais durant ce temps, j’ai eu, sur le terrain, avec des Russes de tous bords et dans 11 fuseaux horaires différents, des contacts beaucoup plus directs que n’importe lequel des reporters occidentaux ou, en ce domaine, que quiconque parmi les officiels de Washington. J’ai passé suffisamment de temps dans le pays pour réfléchir à l’histoire et à la culture russes en profondeur, pour étudier leur psychologie et la façon dont ils fonctionnent, et pour comprendre ces différences marquées entre les mentalités américaine et russe qui compliquent tellement nos relations politiques avec leurs dirigeants. Comme il en est de personnalités différentes au sein d’une famille, ou d’un club civique, ou dans une réunion municipale, il faut de la compréhension et une certaine dose de compromis pour parvenir à créer des relations viables lorsque les arrière-plans de base des uns et des autres sont différents. À Washington, on s’est notoirement désintéressé de la compréhension de ces différences et de la façon dont il y aurait lieu d’essayer de faire la moitié du chemin vers la Russie.
En plus de mon expérience personnelle avec Poutine, j’ai eu des discussions avec de nombreux responsables américains, ainsi qu’avec des hommes d’affaires américains qui ont eu des années d’expérience de travail avec lui : je crois que l’on peut dire sans crainte de se tromper qu’il ne viendrait à l’idée de personne de le décrire comme « brutal » ou « voyou », ni non plus d’utiliser aucun des autres noms ou adjectifs diffamatoires dont on l’affuble constamment dans les médias occidentaux.
J’ai rencontré Poutine des années avant qu’il eût même rêvé d’être un jour président de la Russie, de même que beaucoup d’entre nous qui avons travaillé à Saint-Pétersbourg dans les années 1990. Depuis que toutes les calomnies à son encontre ont commencé, je suis devenue presque obsédée à force de vouloir comprendre son caractère. Je crois que j’ai lu tous les discours importants qu’il a prononcés (y compris le texte intégral de ces longues heures de conversation téléphonique qu’il a annuellement avec les citoyens russes). J’ai essayé de vérifier s’il avait changé en pire depuis qu’il a été élevé à la présidence, ou si c’est un personnage droit qui s’est trouvé en situation d’avoir à jouer un rôle qu’il n’avait jamais prévu, et qui n’aurait à sa disposition que sa seule intelligence pour essayer de faire du mieux qu’il peut face à Washington, et ce dans des circonstances extrêmement difficiles. Si tel est le cas, et je pense que ça l’est, il a mérité de très bonnes notes pour la performance qu’il a accomplie au cours des 14 dernières années. Ce n’est pas par hasard que Forbes l’a qualifié de dirigeant le plus puissant de l’année 2013, en faisant ainsi le remplaçant d’Obama, qui avait reçu le titre en 2012. Les lignes qui suivent ne prétendent retracer que ma seule expérience personnelle avec Poutine.
On était en 1992, soit deux ans après l’implosion du communisme ; et l’on était à Saint-Pétersbourg. Pendant des années, j’avais créé des programmes destinés à permettre d’ouvrir des relations entre nos deux pays, et nous espérions pouvoir aider les soviétiques à dépasser cette mentalité bien ancrée qui les vouait au déclin. Une nouvelle possibilité de programme s’est fait jour dans ma tête. Comme je m’attendais à ce qu’elle nécessitât d’obtenir la signature des gens de la mairie au Mariinsky [1], je pris rendez-vous. Mon ami Volodia Shestakov et moi nous sommes donc présentés à une entrée latérale du bâtiment du Mariinsky. Nous nous sommes retrouvés dans un petit bureau brun et terne, face à un homme à l’apparence plutôt banale dans un costume marron. Il s’enquit de la raison de ma venue. Après avoir sondé la proposition que j’avais soumise, il commença à poser des questions intelligentes. Après chacune de mes réponses, il passait à la question pertinente suivante. Je pris conscience de ce que cet interviewer-là était différent des autres bureaucrates soviétiques, lesquels semblaient toujours transformer leurs conversations avec des étrangers en badinage de copains dans l’espoir d’arriver à obtenir quelque pot de vin en échange des demandes que présentaient les Américains. Le CIC [2] s’en tenait au principe de ne jamais, jamais donner de pot de vin. Mais ce fonctionnaire-là était ouvert, curieux, et son comportement restait impersonnel. Après plus d’une heure de questions et réponses attentives, il m’expliqua tranquillement qu’il avait essayé de son mieux de déterminer si la proposition était légale, et me dit alors que, malheureusement, au moment où nous parlions, elle ne l’était pas. Quelques bons mots furent prononcés au sujet de la proposition. Et ce fut tout. Simplement et gentiment, il nous montra la porte. Une fois dehors sur le trottoir, je dis à mon collègue : « Volodia, c’est bien la première fois que nous avons jamais eu affaire à un bureaucrate soviétique qui ne nous a pas demandé à faire un voyage aux États-Unis, ou quelque autre chose qui ait de la valeur ! » Je me souviens avoir jeté un œil à la carte qu’il nous avait remise, dans la lumière du soleil ; on y lisait : Vladimir Vladimirovitch Poutine.
1994 : le consul général américain Jack Gosnell me passe un appel d’urgence à Saint-Pétersbourg. 14 membres du Congrès accompagnés du nouvel ambassadeur américain en Russie, Thomas Pickering, doivent venir à Saint-Pétersbourg au cours des trois prochains jours. Il a besoin d’une aide immédiate. Je me suis précipitée au Consulat où j’ai appris que Jack m’avais chargée de donner à cette délégation de bon augure, ainsi qu’à l’ambassadeur arrivant, les instructions qui leur étaient nécessaires. J’étais abasourdie, mais il a insisté. Ils venaient de Moscou, et ils étaient furieux de la façon dont le financement des États-Unis y était gaspillé. Jack voulait qu’ils entendissent la « bonne nouvelle » au sujet des programmes du CIC, lequel présentait de beaux résultats. Dans les 24 heures qui suivirent, Jack et moi avons aussi mis en place des réunions de « domicile » dans les petits appartements d’une douzaine de chefs d’entreprise russes, à l’intention des dignitaires qui arrivaient (les gens du Département d’État de Saint-Pétersbourg étaient atterrés, car on n’avait jamais procédé de la sorte auparavant, mais c’est Jack qui avait la haute main en l’occurrence). C’est seulement plus tard, en 2000, que j’ai entendu parler de l’expérience antérieure de Jack, pendant trois ans, avec Vladimir Poutine, dans les années 1990, alors que ce dernier courait la ville pour le maire Sobchak. Davantage à ce sujet plus tard.
31 décembre 1999 : sans le moindre avertissement, alors que l’on changeait d’année, le président Boris Eltsine fit au monde l’annonce de ce qu’à compter du lendemain, il démissionnait de ses fonctions et laissait la Russie entre les mains d’un Vladimir Poutine inconnu. En entendant les nouvelles, je pensais qu’il ne s’agissait sûrement pas du Poutine dont je me souvenais ; celui-là ne pourrait jamais diriger la Russie. Le lendemain, un article du New York Times publiait une photo. Oui, c’était le même Poutine que j’avais rencontré des années auparavant ! J’étais choquée et consternée, et je disais à mes amis : « C’est une catastrophe pour la Russie. J’ai passé du temps avec ce type : il est trop introverti et trop intelligent, jamais il ne sera en mesure d’établir de rapports avec les masses de Russie. » De plus, je déplorais ceci : « Pour que la Russie, qui est à genoux, se relève, il lui faut deux choses : 1) que les jeunes oligarques arrogants soient retirés de la circulation de force par le Kremlin, et 2) il faut trouver un moyen de retirer leurs fiefs aux patrons des régions (les gouverneurs), et ce dans les 89 régions de Russie. » Il était clair pour moi que l’homme en costume brun n’aurait jamais l’instinct ou les tripes pour faire face à ces deux défis primordiaux qui attendaient la Russie.

Le 31 décembre 1999, Boris Eltsine transmet la Constitution
à Vladimir Poutine dans le bureau présidentiel du Kremlin

Février 2000 : presque immédiatement, Poutine a commencé à mettre les oligarques de Russie sur la touche. En février, la question des oligarques fut posée ; il la précisa par une question, suivie de sa propre réponse : « Quelle devrait être la relation avec ceux que l’on appelle oligarques ? La même qu’avec n’importe qui d’autre. La même qu’avec le propriétaire d’une petite boulangerie ou d’une boutique de cordonnier. » Ce fut le premier signal de ce que les magnats des affaires ne seraient plus en mesure de faire fi des réglementations gouvernementales ou de compter sur un accès privilégié au Kremlin. Cela rendit également les capitalistes occidentaux nerveux. Après tout, ces oligarques étaient des hommes d’affaires prospères et intouchables, de bons capitalistes, et peu importait qu’ils eussent obtenu leurs entreprises illégalement et que leurs profits fussent mis à l’abri dans des banques à l’étranger.
Quatre mois plus tard, Poutine convoqua une réunion avec les oligarques et leur soumit un accord : ils pourraient garder leurs entreprises de l’ère soviétique, productrices de richesse quoiqu’illégalement acquises, et ils ne seraient pas nationalisés… SI leurs impôts sur le revenu étaient acquittés et s’ils restaient, à titre personnel, en dehors de la sphère politique. Ce fut la première des « solutions élégantes » de Poutine aux défis presque impossibles auxquels la nouvelle Russie devait faire face. Mais l’affaire mit également son auteur dans la ligne de mire des médias des États-Unis et des officiels américains, qui commencèrent alors à défendre les oligarques, et en particulier Mikhaïl Khodorkovski. Ce dernier devint une figure hautement politique, ne paya pas ses impôts, et avant d’être arrêté et emprisonné, était en pourparlers avec Exxon Mobil en vue de vendre à celle-ci la majeure partie de la plus grande compagnie pétrolière privée de Russie, Yukos Oil. Malheureusement, pour les médias américains et les diverses structures du gouvernement des Etats-Unis, Khodorkovski devint un martyr (et le demeure encore à ce jour).
Mars 2000 : je suis arrivée à Saint-Pétersbourg. Une amie russe (une psychologue) que j’ai depuis 1983 est venue pour notre visite habituelle. Ma première question est : «Lena que penses-tu de ton nouveau président ? » Elle se met à rire et réplique : « Volodia ? Je suis allée à l’école avec lui ! » Elle commence à décrire Poutine comme un jeune tranquille et pauvre, aimant les arts martiaux, qui s’est dressé pour défendre les enfants victimes d’intimidation sur les terrains de jeux. Elle se souvenait de lui comme d’un jeune homme patriote qui avait demandé à entrer au KGB prématurément après avoir obtenu son diplôme de fin de secondaire (ils l’ont envoyé promener en lui disant de faire des études). Il est entré à la fac de droit, puis plus tard a postulé de nouveau et a été accepté. Je dois avoir grimacé en entendant cela, parce que Lena a dit : « Sharon, en ce temps-là, nous admirions tous le KGB et nous étions convaincus que ceux qui y travaillaient étaient des patriotes, et qu’ils assuraient la sécurité du pays. Nous avons donc pensé qu’il était naturel pour Volodia de choisir cette carrière. » Ma question suivante fut : « Que penses-tu qu’il va faire avec les criminels d’Eltsine au Kremlin ? » Elle a mis sa casquette de psychologue, et après avoir réfléchi, elle a répondu : « Si on le laisse faire les choses à sa façon, il va les observer pendant un certain temps, pour être sûr de ce qui se passe, et puis il va tirer quelques fusées éclairantes en l’air pour leur faire savoir qu’il les regarde. S’ils ne répondent pas, il leur parlera personnellement, et alors, si leurs comportements ne changent pas, certains se retrouveront en prison d’ici quelques années. » Je l’ai félicitée par courriel lorsque ses prédictions ont commencé à se réaliser pour de vrai.
Tout au long des années 2000 : de nombreux anciens du CIC de Saint-Pétersbourg ont été interrogés afin de déterminer comment fonctionnait le programme PAP [3] de formation d’entreprise et comment nous pourrions rendre l’expérience réalisée aux États-Unis plus profitable pour leurs nouvelles petites entreprises. La plupart croyaient que le programme avait été extrêmement important, au point de représenter un véritable tournant. Enfin, il fut demandé à chacun : « Alors, que pensez-vous de votre nouveau président ? » Aucun ne répondit de façon négative, même si, à l’époque, les entrepreneurs détestaient les bureaucrates russes. La plupart répondirent de la même manière : « Poutine a enregistré mon entreprise il y a quelques années. » Question suivante : « Et, combien cela vous a-t-il coûté ? » Quelqu’un obtint la réponse suivante : « Poutine ne nous a pas fait payer quoi que ce soit. » Un autre dit : « C’est au bureau de Poutine que nous sommes allés parce que les autres qui fournissaient des inscriptions au Marienskii, ceux-là s’enrichissaient sur leurs sièges. »
Fin 2000 : durant la première année de Poutine en tant que président de la Russie, les responsables américains m’ont paru suspecter qu’il irait à l’encontre des intérêts de l’Amérique : chacun de ses mouvements fut remis en question dans les médias américains. Je ne parvenais pas comprendre pourquoi et me contentait de relater ces événements sur mon ordinateur et dans mes bulletins d’information.
2001: Jack Gosnell (l’ancien consul général des États-Unis dont j’ai déjà fait mention) a expliqué sa relation avec Poutine lorsque celui-ci était adjoint au maire de Saint-Pétersbourg. Tous les deux travaillaient en étroite collaboration pour créer des coentreprises [« joint ventures »] et d’autres moyens de promouvoir les relations entre les deux pays. Jack raconte que Poutine avait toujours cette même rectitude, qu’il était courtois et serviable. Quand la femme de Poutine, Lioudmila, eut un grave accident de voiture, Jack prit la liberté (avant d’en informer Poutine) d’organiser pour elle une hospitalisation et un transport par avion en Finlande, afin qu’elle pût y bénéficier de soins médicaux. Quand Jack l’annonça à Poutine, il raconte que ce dernier resta comme saisi par l’offre généreuse, mais finit par dire qu’il ne pouvait pas accepter cette faveur, que c’était dans un hôpital russe qu’il faudrait que Lioudmila récupère. Ce qu’elle fit, alors même qu’en Russie, dans les années 1990, les soins médicaux étaient abominablement mauvais.
Un officier supérieur du CSIS [2]  avec lequel j’étais amie dans les années 2000 a travaillé en étroite collaboration avec Poutine sur un certain nombre de coentreprises au cours des années 1990. Il m’a raconté qu’il n’y avait jamais eu avec Poutine quoi que ce soit de discutable à chaque fois qu’il avait eu affaire à lui, et qu’il le respectait, estimant que c’était de façon imméritée que les médias américains lui faisaient une réputation aussi austère. De fait, il ferma la porte du CSIS quand nous commençâmes à parler de Poutine. Je devinai sans peine que ses commentaires n’auraient pas été considérés comme acceptables si les autres les avaient entendus.
Un autre ancien responsable américain, dont je tairai le nom, a également indiqué avoir travaillé en étroite collaboration avec Poutine, disant qu’il n’y avait jamais eu à son égard de soupçon de corruption ou de pression, qu’on ne lui avait jamais vu rien d’autre que des comportements respectables et de la serviabilité.
En 2013, j’ai rencontré par deux fois des fonctionnaires du Département d’État concernant Poutine :
Lors de la première rencontre, je me suis senti la liberté de poser la question à laquelle j’avais déjà tant soupiré d’obtenir une réponse : « Quand Poutine est-il devenu inacceptable pour les fonctionnaires de Washington et pourquoi ? » Sans une hésitation, on m’a répondu : « Lorsqu’il a été annoncé que Poutine serait le prochain président, c’est là que les couteaux ont été tirés ». J’ai demandé POURQUOI. Et la réponse fut : « Je n’ai jamais pu savoir pourquoi ; peut-être parce qu’il a appartenu au KGB. » J’ai fait remarquer que Bush n°1 avait été à la tête de la CIA. On m’a répondu : « Cela n’aurait fait aucune différence, c’était un homme à nous. »
La seconde rencontre était avec un ancien fonctionnaire du Département d’État avec qui j’ai récemment partagé une interview à la radio à propos de la Russie. Suite à l’interview, tandis que nous parlions, j’ai remarqué : « Cela pourrait vous intéresser de savoir que j’ai recueilli auprès de nombreuses personnes les expériences qu’elles avaient de Poutine, et pour certaines d’entre elles, c’est une expérience qui s’étend sur une période de plusieurs années. Et bien, toutes ont dit qu’elles n’avaient jamais eu d’expérience négative avec Poutine et qu’il n’y avait contre lui aucune preuve de corruption passive ». Il m’a fermement répondu : « Personne n’a jamais été en mesure de présenter une seule charge de corruption contre Poutine. »
De 2001 jusqu’à aujourd’hui, j’ai observé le montage négatif des médias américains contre Poutine… avec même des accusations d’assassinats, ou d’empoisonnements, pour finir par le comparer à Hitler. Allégations à l’appui desquelles nul n’a présenté à ce jour le moindre élément concret. Pendant ce temps, j’ai voyagé dans toute la Russie, à plusieurs reprises chaque année, et j’ai vu le pays changer lentement sous la gouverne de Poutine. Les impôts ont été réduits, l’inflation a diminué, et des lois se sont mises en place peu à peu. Les écoles et les hôpitaux ont commencé à s’améliorer. Les petites entreprises se sont développées de plus en plus, l’agriculture a montré des signes d’amélioration, et les magasins d’alimentation se sont trouvés de mieux en mieux approvisionnés. Les problèmes d’alcoolisme se sont faits moins évidents, l’interdiction de fumer dans les bâtiments a vu le jour, et l’espérance de vie a commencé à augmenter. On a construit des autoroutes à travers le pays, de nouvelles voies de chemin de fer et des trains modernes sont apparus même en des endroits reculés, et le secteur bancaire est devenu de plus en plus fiable. La Russie a commencé à ressembler à un pays décent ; elle n’a sans doute pas encore atteint le niveau que les Russes espèrent depuis longtemps, mais l’amélioration se fait progressivement, et pour autant qu’ils se rappellent, c’est la première fois.
Mes voyages en Russie de 2013/2014 : en plus de Saint-Pétersbourg et de Moscou, je suis allée en septembre dans les montagnes de l’Oural, et j’ai passé quelque temps à Iekaterinbourg, à Tcheliabinsk et à Perm. Nous sommes allés d’une ville à l’autre en automobile et en train ; les champs et les forêts semblent en bonne santé, les petites villes sont repeintes de frais et l’on y voit de nouvelles constructions. Les Russes d’aujourd’hui ressemblent aux Américains (ce sont les mêmes vêtements qui nous viennent de Chine, aux uns et aux autres). Les vieux blocs d’habitation en béton du temps de Khrouchtchev cèdent la place à de nouveaux complexes résidentiels privés à plusieurs étages, tout à fait charmants. Des centres d’affaires de grande hauteur, de beaux hôtels et de grands restaurants sont maintenant chose courante, et ce sont des lieux que fréquentent les Russes ordinaires. Des maisons résidentielles à deux et trois étages ceinturent aujourd’hui ces villes russes pourtant loin de Moscou. Nous avons visité de nouveaux musées, des bâtiments municipaux et d’énormes supermarchés. Les rues sont en bon état, les autoroutes sont neuves et leur marquage est enfin bon, les stations-service ressemblent à celles qui parsèment les routes américaines. En janvier, je suis allée à Novossibirsk, en Sibérie, où une nouvelle architecture de ce type a été observée. Les rues étaient maintenues ouvertes à la circulation grâce à un déneigement constant, un éclairage moderne gardait la ville éclairée toute la nuit, beaucoup de nouveaux feux de circulation (avec compte-à-rebours des secondes jusqu’au changement de feu) avaient fait leur apparition. Je suis étonnée de voir tout le progrès qu’a fait la Russie au cours des 14 dernières années, depuis qu’un inconnu sans expérience est entré à la présidence russe et a repris un pays qui gisait sur le ventre.
Alors pourquoi nos dirigeants et nos médias dénigrent-ils Poutine et la Russie ? Pourquoi les diabolisent-ils ???
Comme Lady MacBeth, ne protestent-ils pas trop ?
Les psychologues nous disent que les gens (et les pays ?) projettent sur les autres ce qu’ils ne veulent pas regarder sur eux-mêmes. Ce sont les autres qui portent notre « ombre » lorsque nous refusons de la posséder. Nous conférons aux autres ces mêmes traits que nous sommes horrifiés de reconnaître en nous.
Serait-ce la raison pour laquelle nous trouvons constamment à redire de Poutine et de la Russie ?
Se pourrait-il que nous projetions sur Poutine nos propres péchés et ceux de nos dirigeants ?
Se pourrait-il que nous condamnions la corruption de la Russie, en faisant comme si la corruption n’existait pas dans le monde de nos propres entreprises ?
Se pourrait-il que nous condamnions chez eux la situation en matière de droits de l’homme et les questions qui ont trait aux lesbiennes, gays bi et trans, sans affronter le fait que nous n’avons pas résolu ces mêmes questions chez nous ?
Se pourrait-il que nous accusions la Russie de tenter de « reconstituer l’URSS » à cause de ce que nous faisons nous-mêmes pour rester « l’hégémonie » qui domine le monde ?
Se pourrait-il que nous projetions des comportements nationalistes sur la Russie parce que c’est ce que nous sommes nous-mêmes devenus, et que nous ne voulons pas y faire face ?
Serait-ce que nous projetons une attitude va-t-en-guerre et belliciste sur la Russie, en raison de ce que nous avons fait au cours des dernières administrations américaines ?
Sharon Tennison

Traduit par Goklayeh pour vineyardsaker.fr


Notes de Traduction

[1] Le Mariinsky, ou palais Marie, fut construit à Saint-Pétersbourg, sur commande du tsar Nicolas Ier, pour sa fille, la grande-duchesse Marie Nikolaïevna, à l’occasion de son mariage ; ancien siège du Soviet de Léningrad, le bâtiment abrite depuis 1994 l’Assemblée législative de Saint-Pétersbourg. (wikipedia, anglais)
[2] Le Centre d’initiatives citoyennes. (wikipedia, anglais)
[3] Programme d’amélioration de la productivité


Source en anglais : PUTIN, BY SHARON TENNISON (vineyardsaker, anglais, 17-09-2014)







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